mondialisation 68 - Développement (II) durable
Négociations sans lendemains ?

L'apprentissage permanent

entretien avec Elisabeth Laville, Utopies

Les entreprises n’ont rien contre le développement durable, atout commercial et, de plus en plus, financier. Mais elles ont peur de se compliquer la vie en s’ouvrant sur l’extérieur et en entamant le dialogue avec des environnementalistes, des communautés locales, des défenseurs des droits de l’homme... bref, des inconnus.

Courrier de la planète :Comment percevez-vous l’évolution de l’engagement des entreprises en faveur du développement durable depuis 1992 ?

Elisabeth Laville : Différents facteurs poussent progressivement les entreprises à s’engager. Bien avant la conférence de Rio, quelques PME pionnières ouvraient déjà la voie, comme le glacier Ben & Jerry’s en 1978, The Body Shop en 1975 ou, dans le textile, Patagonia en 1972. On comptait aussi des entreprises plus importantes, comme Migro en Suisse. Elles s’engageaient de manière volontaire sous l’impulsion de leurs dirigeants : c’était leur façon de concilier leurs valeurs personnelles et une vision de l’entreprise. Ces entreprises s’étant taillé des parts de marché souvent importantes, et dans tous les cas une influence plus que proportionnelle à leur poids commercial, elles ont entraîné d’autres entreprises, y compris les plus grandes, à s’engager dans cette voie. C’est un effet vertueux de la concurrence. Sur le marché des cosmétiques, par exemple, tout le monde s’est mis à se poser la question des tests sur les animaux. De grands groupes comme L’Oréal en sont venus à les bannir.

On peut représenter sous forme de triangle la façon dont le développement durable a gagné les stratégies d’entreprises. A la pointe se trouvent quelques PME pionnières, mues par les convictions personnelles de leurs dirigeants. Juste en dessous, une deuxième vague d’entreprises, plus nombreuses, ont suivi le mouvement parce qu’elles étaient placées en concurrence directe avec les premières. Puis une troisième couche de firmes, encore plus nombreuses et souvent plus grandes, se sont engagées dans les initiatives volontaires sectorielles. Citons par exemple le programme Responsible Care, élaboré en 1993 dans le secteur chimique, quelques années après l’explosion de l’Union Carbide en Inde. A ce stade interviennent aussi des normes internationales plus codifiées, type interdiction du travail des enfants, qui poussent les entreprises à aller encore plus loin, par exemple en s’engageant volontairement à ne pas recourir à des sous-traitants qui pratiquent le travail des enfants. Enfin, la base du triangle, où toutes les entreprises sont concernées, correspond au moment où une loi nationale oblige directement les entreprises à adopter une mesure de développement durable. Ainsi en France, une loi votée début 2001 les contraint, à partir de l’an prochain, à intégrer dans leur bilan un rapport précis sur leurs responsabilités sociales et environnementales. L’ensemble du triangle est bien sûr poussé vers le haut par la pression des organisations non gouvernementales (ONG) et des citoyens.

Cdp : Selon vous, la conversion des entreprises au développement durable se fait finalement assez spontanément, et la loi ne fait que rattraper le train en marche ?

E. L. : On peut rêver d’un législateur capable d’anticiper les problèmes et d’imaginer les meilleures solutions du point de vue des entreprises qui devront les appliquer, mais en pratique les choses ne se passent pas comme ça. La loi n’a pas pour vocation de devancer les problèmes, d’initier des solutions, mais de repérer, dans ce qui marche de manière volontaire, les pratiques les plus avancées et de les généraliser. Elle peut aussi inciter, favoriser les entreprises qui prennent des initiatives pionnières. Mais pour ce qui est des règles de contrainte qui s’imposent à tous, je crois que sa fonction est de repérer ce qui marche déjà. C’est ainsi que les choses avancent, y compris au plan international. Par exemple, jamais une loi n’aurait pu, en 1993, imposer aux entreprises françaises de publier des rapports environnementaux, alors qu’on n’avait aucune idée de ce que ça pouvait être, ni des indicateurs à utiliser. Ensuite, certains pays incorporent plus ou mois rapidement les pratiques de développement durable dans un cadre réglementaire contraignant.

On est passé en quelques années d’une logique de "pull" à une logique de "push". Hier certaines entreprises pionnières tiraient le monde des affaires vers le haut, en inaugurant des pratiques nouvelles, un rien iconoclastes  ; aujourd’hui, c’est l’ensemble des entreprises qui doit évoluer sous la pression conjointe du marché, des investisseurs, des normes et des lois.

Cdp : On parle beaucoup aujourd’hui des partenariats entre entreprises, ONG et organisations internationales dans la promotion du développement durable. Quel intérêt les entreprises y trouvent-elles ?

E. L. : L’intérêt est colossal. Il tient d’abord au fait que le développement durable est un facteur de complexité pour les entreprises. Il les oblige à se poser des questions sur les implications environnementales et sociales de leurs activités, en amont et en aval, qui sont beaucoup plus larges que celles auxquelles elles sont habituellement confrontées dans leur métier. Et leurs dirigeants n’ont pas été formés à traiter de questions de ce type. La principale difficulté pour les entreprises, c’est d’admettre que ce sont des sujets complexes, et qu’on ne leur demande pas d’avoir toutes les réponses, ni d’être parfaites. Personne ne demande à Carrefour de n’avoir aucun problème avec ses fournisseurs.

En revanche, on lui demande de montrer qu’elle s’en préoccupe. C’est-à-dire de reconnaître qu’il peut y avoir des difficultés (parce que l’entreprise ne connaît pas forcément ses sous-traitants, et qu’elle ne les contrôle généralement pas), et de s’engager à faire progresser à la fois sa compréhension du sujet et ses pratiques. Il s’agit donc pour les entreprises de reconnaître qu’elles n’auront pas toutes les réponses toutes seules. Et que ce n’est pas grave ! Ce n’est pas évident pour des dirigeants, notamment en France, formés dans les grandes écoles à tout maîtriser, à avoir réponse à tout et à ne surtout pas reconnaître qu’ils ne savent pas.

Une fois admis qu’on n’a pas réponse à tout, le partenariat devient une solution naturelle. Il faut travailler avec d’autres, qui ont un point de vue différent et une meilleure connaissance de certaines problématiques. Un chef d’entreprise a un point de vue industriel, pas celui de la préservation des ressources naturelles, ni du développement local. Il ne sait pas quelle utilité sociale a le travail des enfants dans telle ou telle économie, quelle peut être la différence sur ce point entre l’Amérique latine et l’Asie. Pour aborder ces questions nouvelles, l’entreprise doit s’ouvrir sur son environnement, cesser de faire comme si elle vivait en autarcie et transformer ses relations inévitables avec l’extérieur en échange gagnant-gagnant. Les compétences qu’elle n’a pas existent ailleurs. Parmi nos clients, certains ont fait des choses vraiment intéressantes. Lafarge, par exemple, a un partenariat avec le WWF sur les impacts environnementaux. Certes, il y un chèque à la clé, mais l’important n’est pas là. L’important, c’est que le WWF garde toute liberté de critiquer Lafarge, et que les deux acteurs reconnaissent qu’ils n’ont pas le même point de vue mais qu’ils sont d’accord pour en discuter, parce que ça les fait avancer les uns les autres. Le WWF aide Lafarge à définir quelles sont les priorités environnementales dans son métier, quelles sont les indicateurs les plus pertinents et quels sont les objectifs que l’entreprise peut se fixer. Carrefour a fait la même chose avec la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) sur les aspects sociaux. Pour moi, ce sont des cas intéressants de dialogue, où l’on accepte qu’il y ait au moins deux points de vue, et souvent plus. Et la question n’est pas de dire qui a tort et qui a raison, mais de savoir ce que l’on peut faire pour continuer à avoir une activité, avec moins d’impacts négatifs et plus d’impacts positifs.

Toutes les initiatives de développement durable sont multistakeholders, c’est-à-dire qu’elles partent d’un recoupement de différents points de vue. C’est extrêmement important parce que le périmètre du développement durable est flou. A priori, tout ce qui affecte l’image ou la réputation de l’entreprise, sa relation avec le public, est un enjeu pour elle. Donc les normes gagnent à être prises dans la concertation la plus large possible.

Cdp :Le partenariat est-il aussi important pour contrôler l’application des normes, même si elles sont volontaires ?

E. L. : Cette démarche d’ouverture implique une notion de transparence. Une évolution culturelle s’opère, des deux côtés d’ailleurs parce que les ONG aussi sont en train de se former au point de vue industriel, passant d’une logique de confrontation à une logique de coopération. Beaucoup ont peur d’être récupérées, d’être accusées de pactiser avec l’ennemi. Pendant un an, par exemple, la FIDH a voulu tenir confidentiel son partenariat avec Carrefour. Les deux ont une image à défendre ! Quand une entreprise prend des engagements, elle élève le niveau d’attente de ses publics (ONG, observateurs, consommateurs...) et s’oblige elle-même à progresser pour mieux les satisfaire. Le partenariat est donc aussi une manière de s’obliger à rendre des comptes sur des engagements. Et ce n’est pas facile pour les entreprises : plus elles s’engagent, plus elles s’exposent. Ce n’est pas un hasard si les ONG qui attaquent les entreprises visent essentiellement celles qui vont le plus loin dans le développement durable ! Elles le reconnaissent d’ailleurs.

Cdp : Que peut-on attendre selon vous de la conférence de Johanesburg sur le développement durable ?

E. L. : Toute occasion de parler du développement durable est bienvenue. Pourvu que ce soit pas juste une foire d’empoigne à la communication, mais une occasion de faire progresser la compréhension du sujet. Nous ne sommes encore qu’au tout début du travail de compréhension de ce qu’est le développement durable, des impacts que cela représente pour l’entreprise et de la façon dont cela peut aller dans le sens de son activité, et non pas être une source de contraintes. Une espèce de logique de bon sens pousse par exemple, à dire que l’investissement éthique est synergique pour l’entreprise, que c’est favorable à sa réputation, à ses relations, donc à ses affaires. Mais on ne peut rien prouver encore. A mon sens, l’intérêt des grandes conférences onusiennes, comme d’ailleurs celui d’avoir un secrétariat du développement durable, selon ce qu’il fera, c’est de faire progresser la conscience et la connaissance de ce sujet, et d’inciter chacun à prendre en considération cette connaissance et à l’appliquer à ses activités. Il y a une synergie entre une logique descendante, celle des grandes impulsions venues des Nations unies, des incitations relayées par les Etats, des informations communiquées par les chercheurs de toutes disciplines, et une logique ascendante, celle des demandes qui émanent de la société civile.

Utopies
Cabinet de consultants créé en 1993. Conseil et accompagnement stratégiques auprès des entreprises en matière de développement durable.
Parmi leurs clients: Lafarge, Carrefour, Caisse des dépôts et consignations.
www.utopies.com

Dernière modification : 09 September 2010