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69 - Hégémonies, économies, procédures Quelles mondialisations ? |
Philip S. Golub, université de Paris VIII*
Les circonstances particulières de l'après-guerre froide qui ont conduit à l'unipolarité d'un monde centré sur les Etats-Unis ont permis à la " nouvelle droite américaine ", autrefois minoritaire, de théoriser et mettre en pratique une doctrine de l'hégémonie.
Courrier de la planète : Quelles sont aux Etats-Unis les origines du débat sur l'hégémonie ?
Philip S. Golub : Il faut resituer le débat sur la primauté (primacy) des Etats-Unis dans le contexte du basculement stratégique intervenu en 1991. Les Etats-Unis se sont retrouvés d'un coup dans une situation d'unipolarité, ayant un monopole de la force. Cette position structurelle représente une singularité dans l'histoire moderne. Contrairement à la Grande-Bretagne à la fin du XIXe siècle, qui était confrontée à des puissances rivales sur le plan stratégique et économique, les Etats-Unis n'avaient devant eux aucun adversaire stratégique pouvant mettre en cause leur statut hégémonique. De plus, leurs principaux concurrents économiques, l'Union européenne et le Japon, étaient intégrés au système de sécurité américain d'après la Seconde Guerre mondiale.
En simplifiant quelque peu, à la fin de la guerre froide, trois grandes options s'ouvraient aux Etats-Unis: engager une démobilisation substantielle de leurs forces armées et centrer l'action américaine sur la construction d'un ordre mondial fondé sur le Droit, c'est-à-dire entrer dans une logique de pacification du système international ; poursuivre une politique classique d'équilibre des forces mêlant coopération et coercition ou, enfin, utiliser leur monopole de la force pour repousser les frontières de l'hégémonie américaine.
Cette troisième option a été promulguée et théorisée par un groupe d'intellectuels de droite, que l'on appelle les "néoconservateurs" ou la "nouvelle droite américaine". Farouchement opposé à la politique de détente américano-soviétique initiée par les "réalistes" des années 1970 tels que Henry Kissinger, ce groupe était bien représenté au sein des administrations Reagan et Bush père, en particulier au Pentagone. Leur doctrine d'après-guerre froide a été formulée dans une série de documents officiels, en particulier le Defense Planning Guidance 1992-1994 qui préconisait une stratégie dite de primauté visant à assurer l'hégémonie américaine par la force.
Cette pensée s'est concrétisée lors de la guerre du Golfe : cette faction de la nouvelle droite américaine a vu dans l'invasion du Koweït par Saddam Hussein une raison de maintenir l'appareil de défense américain à des niveaux de mobilisation très élevés. D'une certaine façon, la guerre du Golfe a créé les conditions d'une remobilisation de l'armée américaine dans l'après-guerre froide.
Cdp : Une rupture s'opère-t-elle sous Clinton ?
P. S. G. : En effet, cette option stratégique a été enterrée pendant les deux mandats du président Clinton. L'exécutif américain a alors suivi une stratégie centrée sur la globalisation économique, dont le but était de promouvoir les avantages comparatifs de l'économie américaine à travers la libéralisation du commerce et du système financier international. Sous Clinton, le centre de gravité de l'exécutif s'est déplacé du Pentagone vers le Trésor. En politique étrangère, l'accent a également été placé sur les droits de l'homme, la démocratisation et sur les grandes questions globales comme l'environnement, les nouvelles technologies, etc.
Pour des raisons autant politiques que personnelles, le président Clinton n'était pas très enclin à l'usage de la force, même s'il à dû l'employer dans certains conflits, comme au Kosovo, en Somalie, en Irak ou ailleurs. Pour l'essentiel, il y a eu sous Clinton une moindre emphase de l'option militaire. La méthode de gouvernance globale des Etats-Unis a évolué vers le pouvoir soft et le multilatéralisme.
Avec l'élection contestée de George W. Bush en 2000, les néoconservateurs, qui, je le rappelle, étaient influents, mais non dominants, sous le mandat du père, deviennent des acteurs majeurs de la nouvelle administration, en particulier au sein du Pentagone. Ils y sont représentés au plus haut niveau : Donald Rumsfeld, secrétaire d'Etat à la défense, Paul Wolfowitz, secrétaire d'Etat adjoint à la défense, Richard Perle, directeur du Defense Policy Board 1, etc. On retrouve aussi ces néoconservateurs dans l'entourage du Vice-président Dick Cheney, dont le conseiller aux affaires de sécurité I. Lewis Libby a été un des auteurs de ce fameux rapport de 1992. En fait, la nouvelle droite jouit aujourd'hui d'une influence prépondérante dans l'administration Bush.
On le perçoit au travers des choix stratégiques de la Maison Blanche qui, avant même les événements du 11 septembre, avait clairement annoncé son intention de restaurer la puissance militaire des Etats-Unis et de remobiliser l'appareil de sécurité nationale. Evidemment, les événements tragiques du 11 septembre ont donné un coup d'accélérateur à ce processus. Depuis, on assiste à une militarisation croissante : le budget de la défense a été augmenté de 120 milliards de dollars sur cinq ans, passant de 3,2 % du PIB en 2001 à 5 % en 2006. Cette mobilisation, justifiée au nom de la guerre contre le terrorisme, vise, comme l'a écrit le chercheur américain Michael Klare, à assurer la "suprématie militaire perpétuelle" des Etats-Unis.
Idéologiquement, la doctrine de la primauté est fondée sur l'idée utopique que les Etats-Unis pourront indéfiniment étendre dans le temps le "moment unipolaire". Il s'agit d'un rêve impérial, celui d'une Pax Americana universelle, analogue mais plus vaste que la Pax Britannica du XIXe siècle. En externe, cette politique se traduira et se traduit déjà par un déploiement global des forces armées américaines. En interne, l'objectif de la nouvelle droite est d'asseoir sa propre hégémonie politique au sein de l'exécutif. Phénomène classique, la mobilisation sur des conflits externes renforce l'emprise sur la politique interne.
Cdp : Y a-t-il un sens à opérer une distinction au sein de l'administration Bush entre les "colombes" et les "faucons" ?
P. S. G. : Non, je pense que c'est une erreur de perspective. Les différends politiques existants entre Colin Powell et Donald Rumsfeld portent non sur les finalités mais sur les moyens. Ceci dit, les procédures comptent beaucoup dans les relations internationales. Le débat au sein de l'administration sur les moyens se traduit donc par un débat de fond : est-ce qu'on agit dans le contexte des Nations unies ou pas ? Unilatéralement ou pas ? Dans ce sens, il existe une vraie distinction. Mais Powell est partisan d'un changement de régime à Bagdad. Il l'a déclaré publiquement à plusieurs reprises. Mais il veut y mettre les formes, contrairement à Rumsfeld qui, lui, veut y aller tout seul, tout de suite.
Cdp : Qui s'oppose aujourd'hui à cette vision des néoconservateurs ?
P. S. G. : Tout d'abord, au sein de la droite américaine, on constate une contradiction forte entre les néoconservateurs et les "réalistes". Encore une fois, leur débat ne porte pas sur les fins mais sur les moyens. Les "réalistes" républicains tels que Brent Scowcroft, ancien conseiller aux affaires de sécurité intérieure de George Bush, ou Lawrence Eagleberger, ministre des Affaires étrangères sous le même président, estiment que les Etats-Unis, tout en assumant leur rôle de première puissance mondiale, doivent garantir durablement leurs intérêts au travers des institutions multilatérales. Ils pensent que la puissance militaire n'est pas le seul déterminant de la puissance des Etats-Unis dans le monde, qu'ils disposent également d'une influence culturelle, politique et économique. Contrairement aux néoconservateurs, les "réalistes" estiment, par exemple, que les Etats-Unis ont des intérêts économiques à long terme avec les pays du Golfe, qu'il s'agit de garantir en maintenant les alliances traditionnelles.
Or la nouvelle équipe cherche à refonder et remodeler l'ordre régional et mondial par la seule force. Dans l'affaire irakienne, les néoconservateurs poursuivent un objectif plus ambitieux, celui d'une reconfiguration globale du Moyen-Orient.
Leur doctrine de guerre préventive2 annoncée début juin par l'administration Bush et qui devrait être mise en application dans le cas de l'Irak, est une doctrine radicale qui transforme de bout en bout les fondements de la politique de dissuasion. La formule même de "prévention" va à l'encontre de tout le corpus du droit international moderne qui stipule qu'un pays ne peut agir militairement qu'en cas de défense face à des menaces identifiées, non pas face à des menaces hypothétiques. Cette administration est donc en train de changer la nature même du droit international.
Cdp : Comment ce débat est-il vécu par la population américaine ?
P. S. G. : C'est le deuxième grand clivage. Depuis les événements du 11 septembre, on a assisté à une concentration extraordinaire du pouvoir au sein de l'exécutif, aux dépends des branches législatives et judiciaires de l'administration. Or l'équilibre des trois pouvoirs est le fondement de la démocratie américaine. Depuis le 11 septembre, la Maison Blanche a décrété la création d'un système judiciaire parallèle pour traiter des questions de terrorisme, en dehors des circuits traditionnels de justice. Dans ce nouveau système, les individus suspectés d'appartenir à des organisations terroristes peuvent être détenus au secret, sans droits constitutionnels, c'est-à-dire sans avoir accès aux charges, à un avocat, etc. Cela représente, comme l'a écrit le New York Times, "Une violation de deux cent ans de procédures constitutionnelles aux Etats-Unis".
La guerre globale contre le terrorisme est menée dans le plus grand secret. On ne sait rien de ce qui se passe aux Philippines, en Indonésie, en Somalie et ailleurs. Les service spéciaux ont vu leur pouvoirs augmenter considérablement.
En somme le pouvoir exécutif s'est dangereusement autonomisé, ce qui menace les libertés publiques des citoyens américains. Or la question des libertés est un sujet très sensible aux Etats-Unis ! Autant le débat sur la primauté reste un débat cantonné au sein des élites, qui ne touche pas en profondeur la population américaine, autant la question des libertés civiques fait l'objet de débats publiques.
De nombreux éditoriaux se sont fait l'écho de cette gène. Le Washington Post par exemple, qui a soutenu sans ambiguïtés la politique extérieure de Bush, a sévèrement critiqué l'administration pour sa gestion juridique du problème terroriste. Le New York Times a même parlé d'une "guerre contre les libertés" pour dénoncer l'attitude liberticide de l'administration Bush. Ce débat est transversal, il touche toute la population et dépasse de loin les traditionnels clivages droite-gauche.
1) Organisme de conseil auprès du Pentagone sur la politique de défense.
2) The National Security Strategy
of the United States of America. White House, septembre 2002.
www.whitehouse.gov/nsc/nss.html
Le journal Le Monde a publié une traduction française de
ce texte sur son site Internet.
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Dernière modification : 20 November 2008