|
69 - Hégémonies, économies, procédures Quelles mondialisations ? |
Clark S. Judge, White House Writers Group*
D'un point de vue économique ou militaire, les États-Unis ont été dans le passé plus puissants (relativement aux autres) qu’ils ne le sont aujourd’hui. En revanche, les valeurs américaines sont montantes et les effets révolutionnaires de leur culture (esprit d’entreprise et poursuite du bonheur individuel) bouleversent l’ordre établi des sociétés rigides. Une "hégémonie du cœur" ?
Le 11 septembre 2001 éclaire la puissance américaine sous un nouveau jour. Depuis les attentats, bien des nations, grandes et moins grandes, font taire leurs différences avec les États-Unis. Moscou et Washington pourraient même, pour un temps du moins, former une quasi-alliance, et pas seulement contre le terrorisme. Des discussions ont lieu sur la réduction de l’arsenal nucléaire et les missiles de défense, chose inimaginable encore à la veille des attentats.
Ainsi, face à une menace d’un genre nouveau, de nouveaux alignements internationaux pourraient émerger. Mais pour qu’un véritable nouvel ordre mondial apparaisse et perdure, il faut que les États-Unis examinent de près une des sources les plus discutées et les moins bien comprises d’antagonisme à leur égard, à la fois mythe et réalité trompeuse : l’idée qu’ils sont la puissance globale dominante, puissante à un degré jamais égalé. De nombreuses voix autour du monde dénoncent la présence hégémonique des États-Unis sur la scène globale. Pourquoi ce malaise ? Pourquoi cette critique ?
Après tout, en politique étrangère, les États-Unis sont pour le statu quo. Ils déploient leur pouvoir matériel pour préserver la constellation des Etats-nations dans les frontières actuelles. Ils ne cherchent pas à obtenir par la contrainte des accords commerciaux favorables ou des tributs d’autres Etats. Ils encouragent la constitution de mécanismes juridiques et politiquement neutres gouvernant les relations économiques internationales, c’est-à-dire d’un système qui restreint la portée de leur propre puissance matérielle. En réalité, les États-Unis forment aujourd’hui une force moins importante qu’aux premiers temps de la guerre froide, où Washington, à l’inverse de ce qui se passe actuellement, s’intéressaient de très près aux affaires internes et aux positions internationales de ses alliés même les plus proches.
Le 11 septembre a révélé la vulnérabilité de tout Etat, fût-il américain. Mais même avant les attaques suicides et la crainte du terrorisme biologique, un observateur impartial pouvait constater que la puissance américaine n’était pas aussi hégémonique et incontestable qu’un demi-siècle plus tôt. Certes, l’Union soviétique a disparu et aucune grande puissance rivale n’est en passe de la remplacer. Mais selon les critères traditionnels de mesure de la force d’un Etat (position économique, démographique et militaire par rapport aux autres Etats), la puissance et la domination américaines ont reculé.
Côté économie, la part des États-Unis dans le produit intérieur brut mondial est passée de 27 % en 1950 à 22 % aujourd’hui, et leur part dans les exportations mondiales de 24,6 % en 1950 à 16,1 % aujourd’hui. Et ces chiffres, loin de témoigner de l’érosion de la compétitivité américaine, représentent le triomphe de 50 ans de politique globale américaine. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis avaient la conviction que la paix mondiale passait par la prospérité. Plan Marshall, mouvement de libéralisation commerciale emmené par Washington, milliards de dollars consacrés à l’aide au développement, etc., la politique américaine a œuvré pour le développement économique. Les États-Unis ont prospéré au cours des cinquante dernières années, mais le reste du monde, grâce en partie à leur action, a prospéré encore plus. Avec pour résultat une paix globale relative, et un relatif affaiblissement de la domination économique américaine.
Côté démographie, la part des États-Unis dans la population mondiale a atteint son sommet en 1927, est restée constante durant 25 ans, et chute régulièrement depuis. La puissance démographique d’un pays dépend aussi du degré d’instruction de sa population. Or là aussi, la domination des États-Unis s’érode. Fini le temps où tous les commentateurs internationaux saluaient la population américaine comme la mieux et la plus largement instruite. Depuis plusieurs décennies, il se passe rarement un mois sans qu’un article déplore les performances médiocres des étudiants des grandes écoles américaines lors des tests internationaux.
Côté militaire, la suprématie nucléaire absolue des années 1950 s’est achevée dans les années 1960 avec la mise au point par l’Union soviétique de l’arme atomique. La relance militaire de Reagan dans les années 1980 a stoppé l’érosion de la position nucléaire américaine, mais un rapprochement américano-russe pourrait prochainement entraîner un démantèlement partiel de la force de dissuasion de Washington. Cette désescalade ne tient cependant pas compte de défis posés par des facteurs nouveaux et encore mal connus, comme une Chine, voire un Irak, équipée de missiles nucléaires. Même évolution dans les armements conventionnels : des années 1950 jusqu’aux années 1990, le Pentagone estimait que les forces conventionnelles américaines pouvaient faire face à une guerre menée sur deux fronts, conçue comme une réplique de la Seconde Guerre mondiale. Ils pensent aujourd’hui qu’elles ne pourraient relever qu’une guerre d’un front et demi, considérant que les capacités militaires américaines ont diminué plus vite que les risques qui menacent les États-Unis.
Al Qaida est le premier acteur à avoir compris qu’un défi majeur pouvait être lancé contre les États-Unis sans véritable challenger. Ce n’est certainement pas le dernier. De la mafia russe à l’armée républicaine irlandaise en passant par le Hamas ou les cartels de la drogue latino-américains, la liste est longue des acteurs non étatiques susceptibles de nuire, ensemble ou individuellement, à la sécurité nationale américaine au cours des décennies à venir.
Ce tableau montre bien à quel point l’hégémonie américaine est affaiblie. Peut-être même n’existe-t-elle plus. Comment se fait-il alors qu’elle fasse l’objet de critiques bien plus violentes qu’auparavant ? Qu’est-ce qui amène des hommes politiques, des universitaires, des journalistes et des activistes à dénoncer "l’hyperpuissance américaine", pour reprendre l’expression d’Hubert Védrine ?
C’est que les nations ne vivent pas que de chiffres. Si la domination matérielle, active, des États-Unis s’est érodée, son pouvoir immatériel, passif, s’étend à une allure inconnue jusqu’ici. Et si en tant que puissance concrète les États-Unis sont un Etat du statu quo, dans leurs formes immatérielles ils représentent une force globale perturbatrice, voire révolutionnaire.
Ce quatrième élément de puissance, c’est la culture. Il ne s’agit pas de la face visible de cette culture, celle offerte par les fast-foods, Coca-Cola, Disney et Levi’s, et qui concentre les foudres des élites internationales. Il s’agit de quelque chose de plus profond, d’un aspect caché de l’américanisation de la culture globale, de changements démographiques et économiques de fond.
En Europe, au Moyen-Orient, en Asie, en Amérique latine et peut-être en Afrique, de nouvelles classes sociales s’élèvent. La chute du communisme et la montée en force des marchés ont décuplé l’énergie du petit commerçant, du petit artisan, du petit entrepreneur local, et de ceux qui aspirent à les imiter. Là où les sociétés sont rigides et les élites fermées, ces classes montantes perturbent profondément l’ordre établi. Et elles ont toutes les chances de sembler "américaines" aux autres. Ce sont elles qui sont le plus susceptibles d’aller au McDonald’s, de porter des jeans et d’aller voir des films américains. Et plus que d’autres groupes, elles sont à même de se dégager des contraintes du passé pour se tourner vers un futur ouvert sur l’ambition et l’innovation - tout comme les Américains.
Qui sont ces gens ? Dans le monde en développement, la plupart sinon tous travaillent dans ce que l’économiste Hernando de Soto, dans The Mystery of Capital, appelle le secteur informel, faute de pouvoir, sans ressources ni appuis, monter une affaire ou acquérir des propriétés. Les enquêtes de Soto et son équipe au cours des deux dernières décennies livrent des conclusions stupéfiantes sur la richesse concentrée dans le secteur informel. Au total, pour l’ensemble des pays en développement et anciennement communistes, de Soto estime que les actifs du secteur informel représentent autant que la valeur de toutes les entreprises cotées sur les grandes places boursières des pays les plus développés, plus de 22 fois le total de l’investissement direct étranger vers le monde en développement entre 1989 et 1999, 46 fois le montant des prêts de la Banque mondiale au cours des trois dernières décennies et 93 fois le montant de l’aide au développement sur la même période.
Vus comme un phénomène social et politique, ces chiffres sidérants suggèrent une vague titanesque d’ambition humaine, de puissance intellectuelle et financière pilonnant les vieilles digues des structures sociales du tiers monde. Ils suggèrent que la révolution entrepreneuriale qui a transformé l’économie, la société et la politique américaines depuis les années 1970 a une réplique mondiale.
Un changement similaire se produit en Europe. La troisième voie
adoptée par la gauche européenne traduit des développements communs
à toutes les démocraties économiquement avancées : déclin des
classes ouvrières et montée en puissance des classes moyennes,
élévation du niveau d’instruction, amélioration de la productivité
qui a gommé les contrastes de mode de vie entre classes, recul
du syndicalisme, attirance des plus jeunes pour la création d’entreprise.
Au bout du compte, même si ceux qui attaquent McDonald’s et Hollywood
se trompent de cible, ils ont tout à fait raison d’avoir peur
de la puissance culturelle des États-Unis. Car tous ceux qui poursuivent
leur épanouissement et leur enrichissement personnels bousculent
en profondeur les vieux systèmes et les vieillies manières de
faire. Nous autres Américains incarnons l’espoir de ces gens qui
luttent et s’élèvent, et c’est ce qui nous vaut d’être entraînés
dans des conflits comme celui que nous livre Al Qaida.
Le mépris et la haine que nous avons pris conscience de susciter depuis le 11 septembre dans une partie du monde au moins peuvent nous sembler nouveaux, mais d’une certaine manière ils sont très anciens. Car la puissance culturelle des États-Unis fait bloc avec sa puissance morale, elle est l’espoir que la nation représente pour l’humanité et la source la plus profonde de la force de l’Amérique depuis le tout début. Ainsi l’hégémonie américaine ne se mesure ni en dollars ni en fusils. C’est une hégémonie du cœur, et les critiques des États-Unis ont raison : le monde n’a jamais rien connu de tel.
Consultant
en commnication pour les entreprise et les politiques, Clark
S. Judgea notamment travaillé à la rédaction
des discours du président Ronald Reagan.
http://whwg.com
AIDA - Le Courrier de la planète -Domaine de Lavalette - 1037, rue Jean-François Breton - 34090 Montpellier - France cedex - cdp -at- courrierdelaplanete.org
Dernière modification : 20 November 2008