|
69 - Hégémonies, économies, procédures Quelles mondialisations ? |
entretien avec Philippe Morillon, député européen
Défense et diplomatie communes, souhaitées par une majorité de citoyens, constituent la seule voie vers l'établissement d'une Union européenne qui pèse sur la scène internationale et cesse de s'aligner systématiquement sur les Etats-Unis. Mais les "grands Etats" ne veulent pas remettre en cause ces instruments de leur souveraineté, témoins de leur ancienne grandeur…
Courrier de la planète : Comment expliquer les progrès récents vers une Europe de la défense ?
Philippe Morillon: La prise de conscience est née du constat de l'impuissance de l'Europe au début du drame en Yougoslavie : dans la cacophonie la plus complète, l'Union européenne s'est trouvée incapable de parler, et donc incapable d'agir. Ensuite, au Kosovo, elle a parlé d'une seule voix, mais n'a pu se passer de l'aide des Américains.
L'autre grande avancée a été le sommet de Saint-Malo en 1998, où Français et Britanniques se sont entendus sur la nécessité de doter l'Union d'une capacité de décision et d'action autonome pour intervenir en Europe lorsque l'Alliance atlantique n'est pas engagée. Un objectif confirmé dans d'autres sommets européens avec la volonté de se doter d'une capacité de réaction rapide et de la mise en place d'un état-major commun. Des étapes qui n'ont encore malheureusement pas été réalisées concrètement, puisqu'il manque des efforts communs, en particulier dans le domaine de l'industrie militaire.
Cdp :Quels sont aujourd'hui les freins à l'établissement d'une véritable défense et diplomatie communes ?
P. M. : Pour les chancelleries européennes, parvenir à une diplomatie commune serait comme une négation d'elles-mêmes. Il s'agirait d'une véritable révolution, que nos diplomates n'ont pas du tout envie d'opérer. Ils continuent de régler leurs affaires en intergouvernemental, dans le secret des cabinets. C'est de la France et de la Grande-Bretagne, que viennent les plus grandes réticences à accepter l'idée d'être grand et fort à l'intérieur de l'Europe. Ils ont encore la nostalgie d'être fort seul… Pourtant, politiquement, il existe un véritable consensus au sein du Parlement européen entre les différents groupes pour bâtir une diplomatie commune.
La défense commune soulève le problème de la souveraineté nationale. Nos concitoyens européens, qui tiennent dans leur ensemble à une défense commune, tiennent aussi à préserver leur identité. Un peu confusément, ils estiment qu'une défense commune comprend le risque d'une perte d'identité.
Nos institutions fonctionnent avec la nécessité du consensus total. Elles ne se prêtent pas à des prises de position qui permettent à l'Europe de parler, non pas d'une seule voix, je pense que nous n'y parviendrons jamais, mais au moins d'une voix qui exprime le consensus d'une majorité qualifiée. Le système actuel permet à un seul membre de s'opposer à toute décision commune en matière de politique étrangère.
Cdp :Quels enseignements tirez-vous de votre expérience à la tête de la Force de protection des Nations unies en Bosnie-Herzégovine ?
P. M. : La prise de conscience que le traitement des crises doit être régionalisé. Les casques bleus venus d'Afrique ou d'Amérique latine ne pouvaient pas comprendre grand chose à ce qui se passait sur le terrain de Bosnie… La nécessité de régionaliser le traitement des crises est un enseignement que même les Nations unies ont tiré, et qui a valu par exemple la volonté de mise en œuvre d'une force de paix interafricaine.
L'autre enseignement est qu'on avait une vision un peu angélique de la mission de maintien de la paix : on a voulu se doter du droit d'ingérence sans modifier pour autant les moyens donnés aux soldats de la paix… C'était évidemment une erreur de croire que face aux seigneurs de la guerre, on pouvait être utiles avec des bons sentiments.
Cdp :On peut tout de même se demander quel serait l'objet d'une défense européenne quand on sait l'immense fossé qui nous sépare des Etats-Unis en termes de moyens militaires…
P. M. : C'est le fameux " gap " technologique. Mais attention à ne pas se bercer d'illusions avec les progrès de la technologie. Le jour n'est pas venu où avec le feu venu du ciel on sera capable de tuer tous les méchants. Je me suis toujours opposé à cette vision. D'abord parce qu'il sera toujours difficile de distinguer, et séparer, les bons des méchants. Ensuite parce que chaque fois qu'on aura la volonté d'imposer un objectif politique, il faudra aller le soutenir sur le terrain. Et sur ce point, il n'y a plus de "gap". Les Européens n'ont pas à rougir de leur capacité d'intervention sur le terrain. Nous disposons d'un réel savoir-faire. Il ne s'agit pas de rivaliser avec les Américains, mais d'au moins être capable d'intervenir là où cela est attendu de nous. Pour ne pas laisser sur les seules épaules du président des Etats-Unis la gestion des affaires du monde.
Si nous ne sommes pas capable d'élaborer une capacité autonome d'action, nous devons accepter l'idée de demeurer les valets d'arme des Américains. Voire même devenir les Athéniens de la Rome antique, c'est-à-dire accepter qu'un empire règle toutes les questions importantes et rester cantonné au traitement de la paix, à la reconstruction. Exemple : on fait la guerre en Afghanistan et puis on appelle les Européens pour reconstruire… Or je crois que beaucoup de pays au monde attendent des Européens qu'ils jouent un rôle aux côtés des Etats-Unis, alliés mais pas alignés.
AIDA - Le Courrier de la planète -Domaine de Lavalette - 1037, rue Jean-François Breton - 34090 Montpellier - France cedex - cdp -at- courrierdelaplanete.org
Dernière modification : 20 November 2008