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69 - Hégémonies, économies, procédures Quelles mondialisations ? |
Entretien avec Péter Balàzs, ministère hongrois des Affaires étrangères
Vu d'un pays candidat, l'Union européenne reste un modèle. Même si, par-delà une claire volonté politique d'élargissement, les Etats membres semblent moins prêts au devoir de solidarité que par le passé.
Courrier de la planète : L'Union européenne se situe à un carrefour, entre élargissement et approfondissement de ses missions. Quels sont les grands blocages sur ces deux dossiers ?
Péter Balàzs :On pourrait faire une liste des blocages techniques, institutionnels, financiers et autres. Mais s'il y a vraiment une volonté politique forte au sein de l'Union européenne (UE), il existera toujours une solution pour son développement futur.
Je pense que cette volonté politique est là, puisque le processus d'élargissement avance bien. Lentement, mais bien. Cette lenteur est d'ailleurs acceptable pour un tel processus quand quinze Etats doivent prendre des décisions importantes sur l'intégration de dix autres pays. C'est une harmonisation très complexe des différents intérêts. Avec cette volonté politique, la fin de l'élargissement est prévisible dans un futur proche.
Ce qui fait défaut en revanche, ce sont toutes les conditions techniques pour le fonctionnement ultérieur d'une Union élargie. Là, je ne vois pas bien comment vingt-cinq pays pourront prendre des décisions ensemble suivant le modèle existant.
Cdp : Au-delà des conditions politiques et techniques, se pose la question cruciale de la répartition financière entre les Etats membres de la future Union à vingt-cinq. Est-ce qu'on ne risque pas d'aboutir à une situation où il y aurait volonté politique, mais sans l'impératif de solidarité et de rattrapage budgétaire, qui est le principe même de l'intégration européenne ?
P. B. : On constate en effet que la solidarité envers les nouveaux candidats est limitée, contrairement à ce qui s'était passé dans le cas de l'intégration de l'Espagne ou du Portugal par exemple. Pourtant, le montant de la contribution des Quinze à l'élargissement est minime par rapport au budget total de la Communauté. Du point de vue financier il n'y a qu'un pays qui pèse lourd : la Pologne. Elle compte à elle seule autant d'habitants que les neuf autres candidats réunis. Autre indicateur, si on enlève la Pologne, la Tchéquie, la Slovaquie et la Hongrie, les six autres candidats ont ensemble un nombre d'habitants égal à la Belgique ou au Portugal. Donc financièrement, l'élargissement ne constitue pas un fardeau pour l'Union.
Cela étant, la question de la répartition financière a longtemps été repoussée dans le processus de négociation de l'élargissement. Signe qu'il s'agit là d'une question épineuse… L'Union a d'abord mis sur la table l'acquis communautaire, c'est-à-dire la législation du marché commun. Nous avons négocié ces questions juridiques pendant plus de quatre ans, comme condition absolue d'accession à l'UE, en laissant en berne jusqu'au dernier moment le point des transferts de financements, sur lequel n'avons plus qu'un mois pour tomber d'accord !
En fait, l'intégration économique "réelle" est allée beaucoup plus vite que l'intégration institutionnelle: le processus de libéralisation économique a largement précédé l'action intergouvernementale. Il y a maintenant près de dix ans que nous vivons pratiquement sous le même régime économique. Nous avons tous conclu des accords d'association avec l'Union, qui avaient prévu une libéralisation totale du commerce des produits industriels. En Hongrie par exemple, tous les obstacles au commerce ont disparu dès 1996. En plus, les capitaux étrangers ont afflué massivement et contribué à modifier notre appareil industriel. De nouveaux secteurs se sont développés, comme l'automobile, l'électronique, etc.
Economiquement, nous sommes armés pour intégrer l'UE en 2004. Pour les candidats suivants : Roumanie, Bulgarie et Turquie, l'intégration prendra encore du temps. Jusqu'ici, les élargissements successifs se sont opérés à un rythme moyen d'une dizaine d'années. Je ne vois pas de raisons pour que ce rythme s'accélère…
Cdp : A l'heure de l'élargissement, la situation politique au sein de l'UE est très particulière, avec un repli populiste à l'Ouest et une montée des anciens partis, ex-communistes, dans les pays candidats de l'Est. Cela constitue-t-il une difficulté supplémentaire ?
P. B. : Nous sommes en effet arrivés à un tournant dans la perception de l'intégration européenne. Au début, la Communauté était pleine d'enthousiasme pour l'élargissement. Si bien que jusqu'au début du processus, on n'a jamais discuté de la finalité politique du projet. C'est seulement maintenant qu'on se pose de plus en plus de questions sur les limites du processus. Peut-être en raison des replis nationalistes constatés dans plusieurs Etats membres, mais aussi parce que passé un certain niveau d'intégration, l'adhésion ne rapporte plus aux nouveaux candidats.
A partir du moment où l'intégration diminue les pouvoirs politiques d'un gouvernement, il est forcément moins attiré par le processus. En ce sens, la monnaie unique a constitué l'étape charnière, car la politique monétaire est un élément fort des prérogatives nationales, au même titre que l'armée. L'intégration européenne se situe désormais à la limite de l'intérêt pour un gouvernement candidat.
Cdp : En Hongrie, quels sont les arguments des "anti-intégration" et ont-ils un poids dans le débat public ?
P. B. : Dans les sondages d'opinion, on constate que la part de la population favorable à l'accession à l'Union est très stable, avec près des deux tiers des sondés. Cette grande majorité de la population attend de l'accession une amélioration de son niveau de vie. Les opposants font à peu près 10 %. Ce sont les nationalistes, les mouvements souverainistes et populistes, qui expliquent que l'afflux du capital étranger va effacer notre identité et nous conduire à devenir les esclaves des entreprises américaines et ouest-européennes. Ce qui est intéressant, c'est qu'on ne distingue pas l'Europe des Etats-Unis dans ce rejet de l'intégration. Il s'agit plus d'un mouvement antiglobaliste que véritablement anti-européen.
Cdp : Selon vous, qu'est-ce qui fait de l'Union européenne un modèle de gouvernance "attirant" pour de nouveaux candidats ?
P. B. : L'Union projette l'image d'une zone de dynamisme économique sur le continent. Devenir membre de cette Union revient pour les pays candidats à se faire accepter dans le cercle des économies les plus puissantes de la planète.
Par ailleurs, l'UE est un modèle de régulation. Il vaut donc mieux être autour de la table où s'édictent les règles, que se contenter de les transposer.Enfin, il s'agit d'un modèle de coopération pacifique. Aucun autre ensemble n'est allé aussi loin dans l'établissement de réglementations communes. C'est un modèle très attrayant de construction de solutions à l'échelle d'un continent.
Il existe pourtant une contradiction forte entre le rayonnement de ce modèle dans le monde et le fait que l'UE joue un rôle limité sur la scène internationale. Les acteurs de l'UE sont les gouvernements nationaux. Ils prennent les décisions, dirigent le processus d'intégration. De fait, ils limitent la personnalité juridique de l'Union pour conserver leurs prérogatives.
Cdp : Les procédures de fonctionnement de la Convention européenne vous paraissent-elles opérationnelles ?
P. B. : Il était rationnel d'introduire les travaux de la Convention par une "phase d'écoute". Il y a eu énormément d'interventions, dans un temps limité. Au bilan, très peu de propositions ont été faites visant à ajouter davantage de fonctions à l'Union. On a le sentiment d'être arrivé au dernier étage de l'édifice de l'unification européenne et il s'agit maintenant d'en définir les modalités de fonctionnement.
A partir de janvier 2003, s'ouvrira la phase de négociation, autour des propositions faites jusque-là. Je me demande vraiment ce que nous serons capable de négocier au sein d'un forum où chacun participe en sa qualité propre. Les trois représentants d'un pays ne forment pas une position nationale. Je représente le gouvernement hongrois, les deux autres membres de la délégation sont des parlementaires, de la majorité et de l'opposition. On se connaît bien, on se parle souvent, mais on ne défend pas une position nationale pour la Hongrie. Dans ce cas de figure, je ne vois pas bien comment on va négocier, entre parties qui ne représentent pas un mandat national. Il me semble que la Convention peut faire un très bon travail pour préparer une Conférence intergouvernementale où se négocieront les propositions, pas plus.
Cdp : Peut-on imaginer que l'UE échoue dans sa tentative d'élargissement et aboutisse à un blocage institutionnel complet ?
P. B. : C'est difficile à prédire. Mais il est vrai que l'Union se trouve face à un trop grand nombre de difficultés à résoudre simultanément dans les deux-trois années à venir : la phase finale de l'élargissement, la répartition financière, la réforme de la Pac, la digestion des nouveaux membres, les élections du Parlement européen, la conférence intergouvernementale. Peut-être devrait-on réduire ces dossiers pour parvenir à les traiter, sachant que dans le même temps, le monde bouge… Les événements hors de l'Europe peuvent aussi grandement influencer l'évolution de l'UE.
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Dernière modification : 26 August 2008