Climat Energies Eviter la surchauffe! Sécurité, géopolitique, expertise
Un monde plus sûr

Vers un monde plus sûr  ?

François Lerin, Institut agronomique méditerranéen de montpellier* et Laurence Tubiana, Institut du développement durable et des relations internationales**

Les attentats du 11 septembre 2001 ont profondément modifié la perception que les Etats-Unis, qui disposent d'un leadership manifeste dans le processus multilatéral, se faisaient du monde extérieur et des urgences de l'intérêt national, notamment en inscrivant la sécurité au premier rang des biens collectifs. La seconde guerre du Golfe et les tensions diplomatiques qui l'ont précédée ont montré que l'hégémon américain pouvait, si son gouvernement le jugeait nécessaire, recourir à des solutions unilatérales et au hard power militaire. Par ailleurs, pour des raisons doctrinaires identiques, il pouvait, dans d'autres domaines, choisir de s'affranchir des accords internationaux au nom de l'efficacité et de l'intérêt national. Une vision classique de la politique étrangère et des relations internationales prendrait ainsi le dessus sur la vision - d'ailleurs imparfaite et en cours de constitution - d'une politique et d'une gouvernance globale.

Des visions divergentes

Dans un récent ouvrage1, Robert Kagan oppose une vision américaine "hobbesienne", un monde anarchique et violent nécessitant le recours à la volonté d'une puissance forte mais bienveillante, à des Européens "kantiens", persuadés que plus de droit et d'autolimitation des comportements sur la base de règles négociées et consenties pourrait aboutir à une "paix perpétuelle".

Même si les questions géopolitiques ont tendance à trop simplifier les débats - les positions sont en général plus nuancées et plus subtiles lorsqu'il s'agit des autres formes de coordination -, il n'en reste pas moins vrai qu'il existe des conceptions différentes concernant les objectifs et les modalités de fonctionnement de l'ordre international. En ce sens, les divergences politiques qui sont apparues dans l'alliance euro-atlantique à propos de l'attitude à adopter vis-à-vis de l'Irak ont mis au premier plan de la scène publique intellectuelle des oppositions conceptuelles, méthodologiques, stratégiques, qui semblent recouper des visions des relations internationales différentes, voire incompatibles, pour lesquelles les convergences possibles sont loin d'être assurées.

De même, les positions pratiques des gouvernements sont évidemment plus hétérogènes que les archétypes. Au-delà des conjonctures politiques, la position de l'administration américaine est d'abord le produit structurel de l'asymétrie du système. Que leur conception du rôle des Etats-Unis se rattache à l'idéal wilsonien ou au réalisme, les administrations américaines ont réfléchi le système de l'ordre mondial à partir de leur leadership. Les Etats-Unis ne se sont ainsi jamais pensés comme une nation comme les autres2. Après la chute du Mur de Berlin, le débat géopolitique n'a pas cessé dans les cercles politiques et intellectuels. L'administration Bush a clairement choisi une version réaliste de type hégémonique, teintée de messianisme et d'unilatéralisme, au nom de l'efficacité et des intérêts vitaux des Etats-Unis. S'agissant des problèmes globaux, la position prise consiste à revoir leur hiérarchie - plutôt le sida et la lutte contre le terrorisme ou le trafic de drogue que le réchauffement climatique - et à privilégier des solutions ad hoc parfois contradictoires.

Ce numéro du Courrier de la planète prend acte de cette attitude, qui devient, en raison même de la position hégémonique des Etats-Unis, un élément important, sinon décisif, des relations internationales et de la définition du cadre d'exercice des stratégies coopératives à l'échelle mondiale. Dès lors, une série de questions se pose : quels sont les débats suscités par le recours au référentiel sécuritaire pour justifier l'action collective  ? Comment réagissent les grands Etats et ensembles régionaux par rapport à cette doctrine qui peut les amener à redéfinir leur position sur la scène internationale  ? Enfin, dans un monde que l'on souhaiterait " plus sûr ", comment assurer une gestion collective des risques et quelle est le rôle de la science ou des communautés scientifiques dans cette gestion  ?

Des modes de coordination partiels

La mondialisation signifie que les événements, les décisions, les actions qui interviennent dans une région du monde affectent les événements, les décisions, les actions dans d'autres régions (Held & McGrew, 2000). L'intégration économique et financière n'est certes pas nouvelle, mais la mondialisation d'aujourd'hui emprunte des formes spécifiques et opère dans des domaines nouveaux (Gemdev, 1999 ; Boyer, 2002). L'intégration des marchés financiers, le développement des échanges de biens et de services, la circulation des personnes, l'internationalisation de la production et le développement des technologies de communication ont produit des interdépendances qui dépassent les frontières et les compétences des Etats.

Ces interdépendances peuvent être positives - la production et la diffusion de connaissances en sont le meilleur exemple -, mais elles peuvent aussi être négatives. Ainsi, les risques collectifs s'accroissent : risques transfrontière dans le cas du nucléaire, transport des produits toxiques ou des déchets dangereux, risques encourus à cause de la dégradation des biens communs - océan, atmosphère -, afflux de réfugiés lié à des crises environnementales, etc. Ces risques complexes, voire impossibles à maîtriser, sont souvent difficilement assurables, en particulier pour les acteurs les plus faibles. Dans certains cas, la reconfiguration des Etats - en transition ou sous ajustement - ne permet pas de maintenir des systèmes efficaces de contrôle et de sécurité.

Dans la sphère publique, on constate la multiplication de formes d'accords entre Etats, que Manuel Castells analyse comme la réponse des Etats à la société en réseaux (network state)3. Deux types de regroupements connaissent une dynamique plus prononcée : les initiatives régionales et internationales ad hoc, les "coalitions de bonnes volontés" (coalitions of the willing), associant un nombre limité de gouvernements.

Parce que les visions étatiques divergent et qu'une coordination d'ensemble apparaît improbable, des dispositifs moins globaux se mettent en place. Les dynamiques régionales sont une des versions possibles de ces coordinations partielles. Comme l'intégration économique mondiale déplace et affaiblit le rôle de nombreux Etats-nations, ceux-ci ont plus de difficultés à faire respecter les contrats sociaux internes, défendre les préférences collectives nationales et assurer la fourniture des biens publics essentiels. Le renouvellement des dynamiques régionales est une manière de gérer les nouvelles dimensions de cette intégration, de tenter de retrouver des marges de manœuvre. Ne pouvant être agrégées à l'échelle internationale, les préférences collectives sont élaborées au sein d'ensembles régionaux. La zone de consensus possible pour une centaine de pays, dont les représentations, les connaissances sont hétérogènes, est réduite. La formation de clubs peut, elle, permettre de construire des préférences pour une série de biens, élaborer des hypothèses stratégiques pour la fourniture de biens publics régionaux.

Réseaux d'expertise

Appuyés sur des expérimentations et l'évaluation des résultats et des problèmes rencontrés, ces regroupements peuvent avoir un effet d'apprentissage et de démonstration entraînant ensuite une éventuelle coordination globale. La légitimité de la gouvernance fondée sur les regroupements régionaux est liée à la capacité de représentation des Etats-nations membres. Elle dépend aussi des modalités d'exercice de leur souveraineté, selon qu'ils garantissent ou non à leurs citoyens les droits fondamentaux et l'accès aux biens publics essentiels. L'association des parties prenantes (stakeholders) dès la formulation des objectifs est décisive.

Si l'efficacité de ce mode de coordination a fait ses preuves, notamment dans le cas de l'Union européenne, la question de l'équité est en revanche très inégalement réglée par les clubs régionaux, mais le processus d'intégration peut rendre légitime, comme dans le cas de l'Union, des transferts de redistribution et permettre plus facilement de construire des solidarités multilatérales.

Au-delà des responsabilités gouvernementales, l'identification et la mise sur l'agenda de la négociation et de l'action collective internationale d'un nombre croissant de problèmes sont liées à l'émergence de nouveaux acteurs, qui contribuent à construire des préférences collectives.

Ainsi, des réseaux internationaux de scientifiques et d'experts se sont constitués sur différents sujets, notamment sur les risques et les dommages. Deux exemples significatifs sont le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) et les travaux de l'Organisation mondiale de la santé sur les maladies contagieuses et les grandes pandémies. La notion de "communauté épistémique" décrit ce rôle de l'expertise dans l'identification d'un problème à l'échelle mondiale4. Ces communautés organisées autour de problèmes établissent la dimension et l'urgence d'une question, valident les résultats des recherches et permettent une certaine convergence des gouvernements, comme des opinions publiques, dans l'appréciation de l'incertitude. La reconnaissance de la validité de l'expertise par les gouvernements et les grands acteurs internationaux est un élément clé de la réussite des négociations. Les travaux du GIEC ont permis d'évaluer le réchauffement climatique, ont cherché à en mesurer les conséquences et ont quantifié l'ampleur des réductions d'émissions nécessaires. Ils ont été la base de la négociation du protocole de Kyoto. L'importance du GIEC a été vérifiée a contrario par la nouvelle administration américaine, qui a cherché à contester la validité de ces expertises. Celle-ci a d'ailleurs été démentie par sa propre communauté scientifique.

Quels que soient les points de vue adoptés, la prise de conscience de l'existence de problèmes collectifs est avérée. La liste de ces problèmes est longue et s'allonge à mesure que ceux traités jusque-là dans la limite des territoires nationaux débordent de la géographie traditionnelle du pouvoir: menaces sur l'environnement global, sécurité nucléaire, dégradation des ressources naturelles, croissance de la population mondiale, grands trafics, risques de contamination sanitaire, instabilité des marchés financiers, etc. Le point important est que ces enjeux posent de manière récurrente des problèmes d'action collective. La prise de conscience croissante de ces formes nouvelles d'interdépendance, dont témoignent aussi bien les initiatives officielles que les mouvements citoyens, voire les entreprises, est une mutation de très grande portée pour la gouvernance mondiale. Les théories modernes de la sécurité en ont d'ailleurs tiré les conséquences en développant la notion de security at large, et certains gouvernements ont déjà créé des départements pour traiter les problèmes globaux.

1) Robert Kagan, La puissance et la faiblesse - Les Etats-Unis et l'Europe dans le nouvel ordre mondial. Plon, 2003.
2) Pierre Hassner et Justin Vaïsse, Washington et le monde. Dilemmes d'une superpuissance. Editions Autrement, 2003.
3)Manuel Castells, L'ère de l'information - Tome 1, La Société en réseaux - Tome 2, Le pouvoir de l'identité - Tome 3, Fin de Millénaire. Fayard, 1998, 1999.
4) Peter Haas. Introduction: Epistemic communities and international policy coordination. International Organization, Vol. 46, n° 1, pp. 1-35, 1992.

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Dernière modification : 21 November 2008