Sciences sociales et développement Le savoir et le politique Espace méditerranéen
Entre mythes et nécessité

(Ré)inventer l'espace méditerranéen

entretien avec Mohammed Arkoun, Professeur émérite à l'Université la Sorbonne nouvelle

Courrier de la planète : Peut-on encore aujourd'hui penser l'espace méditerranéen ?

MohammedArkoun : La question qui guide mes recherches est la suivante :: faut-il, au nom d'un réalisme historique impliquant une philosophie de l'histoire qui resterait à valider, considérer que tout essai d'exploration ou de réactivation de la question du sens si constamment présente dans l'espace méditerranéen, est nécessairement voué à sombrer dans les rêveries spiritualistes, les spéculations idéalistes, les évocations nostalgiques ; ou peut-on, malgré la marche triomphanted'une mondialisation sans projet humaniste, identifier dans l'histoire méditerranéenne de la pensée et des cultures, des postures dela raison, des visées de l'esprit, des œuvres de l'imagination créatrice, des témoignages de prophètes, de saints, de penseurs,d'artistes, de héros civilisateurs qui pourraient féconder, éclairer, inspirer, assurer un supplément d'âme aux nouvelles luttes d'émancipationde la condition humaine telles qu'elles s'imposent avec urgenceà tous les citoyens d'un monde enchaîné à un même destin ?

Il y a longtemps que je me pose cette question fondamentale et que j'essaye d'y répondre en scrutant l'histoire des systèmes de pensée et des représentations, pas seulement des idées, qui ont façonné les croyances religieuses, les connaissances et les cultures de ce que j'appelle l'espace historique et anthropologique méditerranéen. Plus les peuples riverains et les communautés juxtaposées, et souvent querelleuses, dans les mêmes espaces sociaux et politiquesse livrent des guerres implacables et perpétuent des exclusions réciproques, plus historiens, géographes, anthropologues, politiciens, gestionnaires des religions s'obstinent à prêcher un dialogue interreligieux, interculturel, interétatique qui ne parvient pas à se nouer de façon durable et productive. Pendant ce temps, les stratégies géopolitiques pour contrôler une région riche en pétrole n'ont cessé de susciter et de soutenir des mouvements puissants pour contenir des forces hostiles aux intérêts supérieurs des économies occidentales. C'est ce que les Etats-Unis ont appelé la politique de stabilité (containment) jusqu'au fracas du 11 septembre 2001.

Penser l'espace méditerranéen après tant de malheurs infligés à tant de peuples, à leurs cultures respectives, à leur légitime espérance sans cesse brisée, c'est prendre en charge sans aucune concessionaux fausses sacralisations, aux dangereuses consciences communautaristes et/ou nationalistes, toutes les tâches de déconstruction et de refondation visées dans la question précédente. Je pense aux démissions, aux omissions, aux travestissements, aux constructions mythohistoriques de l'ennemi pour conduire une guerre dite "sainte" par les théologies, "juste" par les idéologies laïques, aux rejets conscients ou implicites que les stratégies d'expansion, de domination, d'exploitation ont toujours imposé dans l'espace méditerranéen aussi loin qu'on remonte dans l'histoire des empires, des califats, des sultanats, des Emirats, des monarchies, des Etats-nations et, last but not least, de l'hyperpuissance américaine d'aujourd'hui. On ne peut pas dire que des changements de fond significatifs portant sur la rigidité systémique des représentations de soi et de l'autre, soient apparus depuis que des rencontres étatiques euro-méditerranéennes ont été inaugurées à Barcelone en 1995.

Cdp : Quelle est l'importance des identités religieuses dans la définition de l'espace méditerranéen ?

M.A. : Les irrédentismes confessionnels, nationalistes et identitaristes se sont multipliés et amplifiés dans l'aire méditerranéenne à la mesure des mémoires collectives à la fois très anciennes et toujours vivaces au sein des millet, ces organisations confessionnelles communautaristes léguées par l'administration ottomane, ou ces communautarismes qui tentent de s'imposer aujourd'hui en faisant des usages pervers des libertés démocratiques. Là où la démocratie fait défaut, on a vu s'épanouir des mafias politico-financières et des groupes de pression dont les stratégies mafieuses, soigneusement habillées de discours humanitaires, sont en train de pervertir les légitimités démocratiques.

La Seconde Guerre mondiale a aggravé la dialectique sociale et politique de ce que j'appelle les puissances et des résidus à travers le monde, mais plus dramatiquement encore dans l'aire méditerranéenne où se sont succédés plusieurs empires. Les puissances, ce sont les majorités religieuses, ethnolinguistiques et culturelles dont on peut suivre la montée dans l'histoire depuis le Moyen-Age :les Empires, le califat, les monarchies, les Etats-nations. A partir du XIXe siècle, il y a eu le panislamisme, le panarabisme, le panturquisme et le paniranisme, diversement utilisés par les mouvements nationalistes.

Du côté européen, la victoire des Alliés a libéré l'Europe occidentale de la tentation fasciste totalitaire, mais renforcé la puissance idéologique du communisme soviétique qui, avec la politique des nationalités aussi dangereuse et néfaste que celle des millet, a figé l'évolution interne de plusieurs groupes ethnolinguistiques et religieux constitués en résidus d'une histoire universelle et révolutionnaire dirigée par les grands timoniers rivaux. Ainsi, se sont exacerbées des frustrations et des humiliations séculaires : langues et cultures écrasées ; peuples fragmentés et dispersés comme les Kurdes, les Berbères, les Arméniens ; persécutions et marginalisations pour des croyances et des coutumes non conformes aux orthodoxies religieuses ou aux idéologies nationalistes de combat ; tensions et ruptures aujourd'hui entre "élites" dominantes, riches, "cultivées" et enclavées dans les quartiers luxueux des grandes villes face aux masses populaires de plus en plus vouées au populisme et reléguées dans les zones vétustes et les bidonvilles. A ces éclatements internes de chaque société, viennent s'ajouter toutes les pressions liées aux oppositions Nord/Sudavec leurs polarisations idéologiques dans tout le pourtour de la Méditerranée.

Cdp : Dès lors, comment combler les fractures qui déchirent l'espace méditerranéen ?

M.A. : Je mesure les écueils, les obstacles de toutes tailles, les faits irréversibles comme les frontières tracées par les colonisateurs et farouchement défendues par les Partis-Etats nationalistes, les volontés de puissance, les conservatismes, les haines dévastatrices légitimées par les systèmes théologiques, la violence incompressibledes ressentiments et des désirs de revanche accumulés depuis cinquanteans notamment dans d'innombrables mémoires collectives.

Comme beaucoup le font volontiers, je n'ai jamais opposé une rive de la Méditerranée à l'autre, ni en termes politiques, encore moins du point de vue religieux et culturel. J'ai toujours distingué la légitimité du combat contre les dominations coloniales, racistes, fascistes d'une certaine Europe et ma solidarité intellectuelle et spirituelle avec les avancées de la culture humaniste en contextes islamiques comme en contextes chrétiens, juifs et européens laïcs. Il est essentiel de marquer fortement l'existence d'acteurs historiques qui pensent et agissent dans cette perspective de remembrement historique du destin des deux rives effectivement rivales, séparées, déchirées, travaillées par des contentieux, des ressentiments depuis que le fait islamique et la civilisation d'expression arabe ont substitué pour un temps (VIIe-XIIIe, puis XVIe-XVIIe avec les Ottomans) leur présence hégémonique à celles de la civilisation gréco-romaine relayée par le christianisme catholique et protestant, puis par l'Europe laïc, elle-même de plus en plus marginalisée désormais par les Etats-Unis.

La théorie du clash des civilisations1est aussi explicite que la vision euro-centriste et ethnographiste des XIXe et XXe siècles colonialistes : il y a les valeurs de"l'Occident", auxquelles tous les peuples doivent les progrès réalisés depuis les XVIIIe-XXe siècles, et les forces régressives apparues dans le reste du monde voué à une existence résiduelle depuis la disparition du danger communiste. Ma terminologie veut rompre aussi radicalement que possible avec les deux monstres idéologiques "Islam" et "Occident", construits d'abord sur les deux rives Nord-Sud de la Méditerranée, puis dans toute la sphère géopolitique dite "Occident" sous le leadership des Etats-Unis depuis 1945. La pensée et les analyses restent engluées dans la problématique du clash des civilisations aussi mytho-idéologiqueque l'argumentaire du colonialisme européen qui venait civiliser les peuples stagnant dans l'archaïsme de croyances magiques. On sait à quel point la lutte contre "l'Axe du Mal" est en train d'enfermer plus que jamais les esprits dans une clôture dogmatique aussi rigide que celles instaurées pour des siècles par les théologies communautaristes médiévales et la politique des millet.

Cdp : Comment gouverner l'espace méditerranéen ?

M.A. : L'espace méditerranéen reste conditionné pour son avenir par quatre grandes forces :

1)l'Europe-Occident
incarné par les puissances du G8 ;

2)l'Union européenne qui peut soit renforcer un eurocentrisme hégémonique par l'addition ou la juxtaposition des stratégies géopolitiques propres aux Etats-Nations qui la composent, soit affirmer une vocation transnationale, voire métanationale, qui lui permettrait d'orienter la mondialisation dans le sens de solidarités nouvellesentre les peuples réconciliés partout avec des Etats de droit protecteurs et promoteurs de leurs sociétés civiles, le primat de la quête de sens sur toute forme de volonté de puissance, l'humanisme émancipateur et critique ;

3)le national-totalitarisme
récurrent dans le style de l'ex-Yougoslavie et, enfin

4)la prétendue alternative islamique comme modèle d'action historique, formellement décrite comme islamisme politique ou fondamentalismeislamique par les deux premiers grands acteurs sous la bannièredes Etats-Unis.

Ces forces sont imbriquées l'une dans l'autre. Elles ont toutes substitué des procédures et des discours mytho-idéologiques de légitimationaux anciens cérémonials de mise en scène théologico-politique et/ou mytho-historique de l'autorité religieuse en interaction permanente avec le pouvoir politique. Ainsi, dans le cas de l'islam, il y a toujours eu étatisation de la religion et rarement fécondation spirituelle et éthique du politique par la religion. On dit au contraire du christianisme qu'il est la seule religion qui a conduit historiquement à la sortie de la religion. Je discute ces thèses dans mon prochain ouvrage Humanisme et islam - Combats et propositions.

L'instance du G8 pouvait aider à harmoniser les politiques des pays riches vis-à-vis des pays pauvres non pas tant en effaçant périodiquementdes dettes ou en lançant des actions "humanitaires" pour soulager des malheurs liés à des tragédies politiquement programmées, maisen dessinant une nouvelle carte des sphères géopolitiques régionales qui auraient vocation à conduire des expériences de démocratisation et de développement économique en harmonie avec les données historiques et culturelles propres à chaque sphère. Le G8 aurait contribué ainsi à l'effacement progressif des frontières nationales léguéespar les systèmes coloniaux, aidé à l'émergence d'identités larges, mieux ancrées dans des parcours historiques communs et des impératifs géographiques et écologiques favorables à des développements durables, mieux intégrés dans les courants de mondialisation.

De telles visions auraient aussi donné aux Etats-Unis et à l'Union européenne une occasion de dépasser leurs rivalités qui rappellent celles qui ont longtemps opposé les Etats-nations européens. Mais l'intervention très discutée de l'OTAN au Kosovo et surtout l'échecde réunions successives comme celles de Gênes, de Durban ou de Johannesburg, ont bien montré les limites de la "gouvernance"des pays riches violemment remis en cause par des mouvements d'opposition et de contestation dont il reste à vérifier s'ils sont eux-mêmes porteurs d'une vision géopolitique et géohistorique inclusive de la problématique posée par une question fondatrice : la culture importe-t-elle ? (does culture matter?).

Assurément, la culture importe dans la construction de tout sujet humain et dans le travail historique de soi sur soi par lequel chaque groupe, chaque nation produit son identité. Le problème qui se pose dans toutes les sociétés à l'horizon 2010-2020 est d'inaugurer une politique de la culture de transition capable d'assurer le passage des identités culturelles fermées, promues et nourries depuis des siècles par les systèmes religieux de croyances et de non-croyances dogmatiques, puis par les idéologies nationalistes séculières d'expansion pour les uns, de libération pour les autres. Les pratiques post-modernes ou méta-modernes de l'interculturalité et de l'intercréativité déjà présentes dans les "maisons des cultures du monde" à Paris et à Berlin par exemple, commencent à peine à faire connaître leur fécondité.

C'est l'intercréativité dynamisée par la multiplication des festivals internationaux de la jeunesse qui rendra possible l'émergence d'instances de la gouvernance dans le monde et d'abord dans le cadre très prometteur de la sphère géohistorique euro-méditerranéenne. Je tempère cette vision optimiste, pourtant à notre portée, par un constat pessimiste : les inspirateurs des rencontres euro-méditerranéennes depuis Barcelone sont davantage préoccupés par l'urgence des problèmesposés par l'immigration et l'idéologie islamiste véhiculée par des militants sans horizon de sens à l'échelle mondiale, que par les perspectives d'une politique audacieuse de l'interculturalité qui a, de surcroît, l'avantage d'apporter une réponse de fond à la crise généralisée de la culture civique dans toutes les sociétés contemporaines.

Cdp : Quels sont les freins socio-politiques à l'établissement d'une culture de développement durable sur le pourtour méditerranéen ?

M.A.: Enumérons les irrédentismes : juif/musulman/chrétien ; juif/ arabe ; berbère/arabe ; kurde/turc/arabe/iranien ; serbe orthodoxe/bosniaque et albanais musulman ; arménien/russe/arabe/turc; grec orthodoxe/ turc musulman ; coptes/musulmans ; basques,corses, îles italiennes/métropoles.

On peut ajouter les oppositions d'essence idéologique, non moins virulentes et difficiles à dépasserentre les Etats-nations arabes eux-mêmes après les grands élans rêveurs vers la Nation arabe unie du Ba'th et de Nasser jusqu'à la grande désillusion de 1967, suivie par celle de 1973, puis les deux guerres du Golfe ; entre la Grèce et la Turquie avec Chypre toujours divisée ; la Syrie et l'Irak ; la Syrie etle Liban ; l'Irak et l'Iran ; l'Egypte et le Soudan ; la Libye contre tous ; l'Algérie contre le Maroc, etc. La longévité politique des chefs historiques ou dynastiques dans les pays arabes a favorisé la formation de groupes de pression, de mafias politico-financières, d'enclaves socio-économiques dans des sociétés où le chômage, la marginalisation et les idéologies populistes constituent autant d'obstacles à des politiques d'émancipation et surtout d'intégration dans des ensembles euro-méditerranéens plus libérateurs. Je rappelle les dates suivantes : Hussein de Jordanie (1954-1999) ; HassanII (1961-1999) ; Hafez el Assad (1979-2000) ; Saddam Hussein (1978-2004); Kadhafi (1969- ?) ; Arafat (1967- ?) ; Tunisie : deux présidents depuis 1956 ; Egypte : trois depuis 1951. Il faut notamment poser la question du poids politique d'une démocratie arithmétique manipulée par des alliances fondées sur des solidarités néo-patriarcales. Il y a en outre cette corrélation aux conséquences incalculables sur plusieurs plans : dès 1980, la proportion des moins de 20 ans l'emportait sur celle des tranches d'âge supérieures. En même temps que la pyramide des âges s'inversait ainsi avec une rapidité sans précédent dans l'histoire, les maîtres du pouvoir usent de tous les moyens pour s'y maintenir pendant 30 ans et plus.

Dès le Xe siècle, l'historien Miskawayh a écrit des pages modernes pour dénoncer les méfaits économiques et sociaux du système de l'iqtâ', concessions faites aux militaires pour l'exploitation de terres riches dans le bas Irak. Ce système a affaibli les pouvoirs politiques, asservi les paysans aux féodaux parasites et prédateurs, appauvri la production, gêné les progrès de l'agriculture jusqu'à la fin de l'Empire ottoman ! On sait que les révolutions socialistes post-coloniales ont achevé la désintégration, à la manière de Staline, des mécanismes de solidarité naturelle et des codes culturels indissociables de la civilisation paysanne méditerranéenne. Certains pays, comme la Tunisie et le Maroc, ont été sauvés de justesse de la collectivisation socialiste. Mais la bureaucratie des Partis-Etatsc entralisateurs et les pressions de la démographie ont partout généré des stratifications sociales perverses : une classe riche parasitaire, solidaire de l'Etat patrimonial, incapable d'animer une culture de développement intégré entraînant tous les secteurs de la société et de larges couches vouées, selon plusieurs variables, au travail précaire, aux pratiques d'une économie souterraine, au chômage, aux formes populistes de l'expression religieuse et politique, aux conduites de violence ou à l'émigration clandestine.Entre ces deux formations sociales, on discerne aussi une classe intermédiaire tiraillée entre le désir d'accéder aux privilègesd'en haut et les menaces de dégradation vers le bas.

Dans ces conditions sociologiques, politiques et culturelles, l'accès à la modernité intellectuelle devient aléatoire, fragmentaire, voire impossible pour les catégories sociales les plus défavorisées.

Cdp : Quelle a été l'importance des événements du 11 septembre ?

M.A. : Potentiellement,ces événements autorisaient deux réponses possibles. Soit l'imposition immédiate, sous l'égide des Nations unies, d'une paix entre Palestine et Israël, garantie par une force internationale unanimement reconnue, soit la mise au pas de tous les Etats dangereux par une "guerre juste" décidée et conduite unilatéralement par la seule puissance qui peut déclarer par la bouche de son président : "les Etats-Unis n'attendront pas la permission de qui que ce soit pour assurer la défense de leurs intérêts". Dans un article brillant 2,audacieux, ouvertement militant, le chercheur américain RobertKagan confirme l'idée de base qui nourrit le discours patriotique"américain" : la croisade contre l'Axe du Mal vise à garantir "la survie du monde civilisé" et à servir "le progrès humain". Les choix de l'Union européenne devant l'événement sont tournés en dérision : la philosophie de Gary Cooper, qui défendra la bourgadeparce qu'il sait que c'est un impératif catégorique qui va au-delà des divergences des habitants, est fortement contrastée avec l'Utopie kantienne de la paix perpétuelle, obtenue par la négociation, l'éducation à l'exercice des libertés, la promotion de l'homme comme sujet transcendantal soumis aux lumières de la raison pure et de la raison pratique. Il n'y aurait pas lieu de donner tant d'importance aux déclarations d'un ancien haut fonctionnaire du département d'Etat si ses thèses n'étaient pas clairement illustrées par les discours et les actes politiques du Président américain et de son administration soutenus par le patriotisme indéfectible d'une large opinion publique.

Les critères utilisés aujourd'hui pour légitimer les guerres n'ont pas fondamentalement changé ni de forme, ni de contenu par rapport à ceux du jihâd islamique classique et des croisades médiévales : la violence militaire n'est pas choisie pour sa valeur intrinsèque, mais comme un recours obligé pour assurer la victoire de la Vérité sur le Faux, du Bien sur le Mal, du droit sur le non droit, du Juste sur l'injuste, de l'ordre instauré par une raison éclairée au désordre sans finalité répandu par des forces aveugles sans horizon de sens ni d'espérance. Les deux pôles "Islam" et "Occident", liés par une idéologie d'exclusion réciproque depuis 1945, se rejoignent dans leur recours commun à la vieille théologie dela guerre juste.

Cdp : Comment dépasser ces logiques d'exclusion réciproque entre "Islam"et "Occident" ?

M.A. :Pour repenser les enjeux réels et durables de ces batailles récurrentes, il faut des outils de pensée qui, par définition, ne sauraient être ni ceux obsolètes et trop lourds de présupposés que nous ont légués les systèmes de pensée dits "occidentaux" (en incluant ceux de la tradition théologique et philosophique islamiques), ni même ceux qu'ont élaborés les sciences de l'homme et de la société avant le 11/9. Je sais bien qu'il faudra beaucoup de recherches et d'efforts critiques pour opérer les substitutions et les réappropriations nécessaires. Mais le problème se pose des conditions qui rendraient possible l'émergence d'une raison qui embrasserait dans une vision englobante, rétrospective et prospective, érudite, scientifique et réflexive, des tâches inédites, mais déjà identifiables, comme l'histoire comparée des systèmes de pensée théologiques et philosophiques dans l'espace méditerranéen.

S'en tenir à l'examen des péripéties militaires et stratégiques qui génèrent des divergences, même au sein des alliés de sang et d'identité culturelle, c'est laisser le chaos, la pensée sauvage s'installer davantage dans le monde. Nous devons penser ou repenser les statuts philosophiques et politiques de toute la condition humaine dans ses réalisations comme personne, individu, citoyen, espèce et être collectif-en-devenir dans un monde en voie de globalisation, de spécification et de complexification à la fois. Comme la conscience historique dans l'espace européen peut remonter jusqu'aux grandes cultures de l'antiquité méditerranéenne, si présentes et actives depuis le Moyen-Age dans la lente construction des Etats, des institutions, de l'univers chrétien, puis de la modernité, chaque membre de l'Union européenne a dans sa longue trajectoire historique des pages et des valeurs de référence communes avec le monde de l'islam.

C'est à ce passé commun qu'il faut appliquer une relecture critique fondamentale à partir du fracas du 11/9. Ce sera une lecture à rebours qui partira de ce fracas pour reconstituer la généalogie du chaos sémantique et politique dans lequel nous sommes plongés depuis les grandes tragédies européennes du XXe siècle. Ce parcours déconstructif rompra avec la "thématique historico-transcendantale" dont Michel Foucault et la Nouvelle histoire ont tenté de nous débarrasser en démontant le mythe des origines, des finalités de l'histoire, les opérations de sacralisation, d'ontologisation, d'essentialisation, de transfiguration d'acteurs historiques en martyrs, saints, héros, chefs historiques, qui hantent encore nos imaginaires en guerre contre ceux qui ont fait le même travail idéologique avec d'autres noms, d'autres "révélations", d'autres rituels, d'autres divinités…

Je sais que la rupture dont je parle est quasi impossible à réaliserdans les espaces mentaux des deux protagonistes du 11/9 que tout sépare effectivement. C'est bien ce que nous avons entendu et lu : des discours articulés sur les grandes oppositions désuètes entre religion et laïcité, tradition et modernité, dogmatisme et tolérance, guerre sainte et guerre juste, Axe du Bien, Axe du Mal et, dernier avatar idéologique repris par Robert Kagan, Machtpolilik et Utopie postmoderne européenne. Tout cela confirme la nécessité de libérer la raison dite moderne des présupposés de la mytho-histoire donnée à comprendre et à vivre comme les théologies médiévales de légitimation des guerres saintes/jihâd, pour habiliter une nouvelle raison capable de transgresser, déplacer, dépasser.

On ne perçoit pas clairement les suites historiques qu'aura la persistancede cette vieille polarisation de deux imaginaires du Salut : soit par la quête d'une Cité de Dieu sur terre, soit par la maîtrise technologique, mathématique, pragmatique du destin de l'homme grâce à la seule créativité de l'esprit autonome et théoriquement responsable dans la gestion de la recherche, des découvertes scientifiques et de leurs utilisations par les volontés de puissance politique et économique. Il faut en tout cas sortir de la pensée dualiste,dichotomique, manichéenne, essentialiste, substantialiste, fondamentaliste, qui perdure avec la polarisation idéologique des deux imaginaires.

L'espace méditerranéen constitue un tremplin historique pour proposer unetroisième voix et accompagner les combats engagés autour d'unemondialisation plus bénéfique pour tous les peuples, toutes lescréativités culturelles et toutes les énergies tendues vers l'avènementd'un nouveau monde de Lumières cette fois universalisables.

1)En 1993, l'Américain Samuel Huntington propose la formule du "clash des civilisations", opposant d'abord deux entités clairementdéfinies, "Islam" et "Occident", dans un célèbre article duForeign Affairs puis dans un livre éponyme (The Clash of Civilizations?).
2)>Power and Weakness. Policy Review, n° 113, 2002.
Disponible sur : www.policyreview.org/JUN02/kagan.html

Mohammed Arkoun
Né en Kabylie (Algérie), il a fait ses études à Oran et à Alger. Agrégé de langue et littérature arabes, il a enseigné de 1961 à 1991 à la Sorbonne comme professeur d'histoire de la pensée islamique. Il a également enseigné dans plusieurs universités comme celles de Californie, Princeton, Philadelphie, Amsterdam, Louvain-la-neuve, etc. Il dirige à la Sorbonne la revue Arabica - revue d'études arabes et islamiques
www.arkoun.org

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Dernière modification : 01 August 2010