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Espace méditerranéen Entre mythes et nécessité |
entretien avec Giovanna Tanzarella, Fondation René Seydoux pour le monde méditerranéen
Promu au rang des priorités de la coopération
euro-méditerranéenne, le dialogue des cultures reste engoncé dans un processus institutionnel qui peine à toucher les sociétés. De surcroît, tel qu'il est conçu, ce projet ne dépasse pas ses deux principales limites : le caractère inégal de l'échange dans de nombreux domaines (libertés, accès aux savoirs, aux financements, etc.) et l'absence de mobilité des acteurs dans un espace de plus en plus fermé à la circulation des personnes.
Courrier de la planète : Comment ont évolué les relations culturelles entre l'Union européenne et les pays de la rive méditerranéenne ces dernières années ?
Giovanna Tanzarella :Les relations culturelles humaines dans l'aire méditerranéenne sont assez anciennes et ont bien sûr précédé de loin le lancement du Partenariat euro-méditerranéen (PEM) à Barcelone en novembre 1995. Mais pour des raisons liées à la conjoncture politique internationale, au moment même où l'on mettait en avant la dimension partenariale en Méditerranée, on a rendu difficile, si ce n'est parfois impossible, la mise en place d'actions de coopération culturelle dans un espace où la circulation des hommes était de plus en plus entravée.
Avec le lancement du PEM, on a estimé que l'on tenait pour la première fois un cadre stratégique de longue durée pour envisager des relations de proximité avec l'aire méditerranéenne. Or, après dix ans d'exercice et compte tenu des objectifs initiaux, on ne peut que constater l'inefficacité de ce partenariat, mais également rappeler sa nécessité.
En fait, le processus de Barcelone est survenu trop tard. Il a été lancé alors même que le premier ministre israélien Ytshak Rabin était assassiné, compromettant pour longtemps tout espoir de paix au Proche-Orient. L'un des principaux verrous de la coopération régionale s'est refermé à ce moment-là. Aujourd'hui encore, cette question est complètement centrale dans le dialogue euro-méditerranéen. Des voix s'élèvent en faveur du boycott de tout type de coopération avec Israël, ce qui traduit la dégradation profonde de l'exercice du partenariat.
Cdp : Aujourd'hui, quelles sont les nouvelles perspectives pour relancer le partenariat culturel en Méditerranée ?
G. T. : Il existe un double mouvement qui tendrait à favoriser de nouveaux dynamismes régionaux. D'une part, au sein même du PEM, il se développe de plus en plus de programmes de coopération sub-régionaux, en particulier entre l'Europe et le Maghreb. Ces dynamiques de sous-ensembles, qui sortent du cadre multilatéral strict, agissent comme des locomotives qui pourraient être positives pour le PEM.
D'autre part, depuis 2003, l'Union européenne (UE) a lancé une politique de voisinage1, dont l'objectif est de nouer des relations étroites avec les pays en marge de l'Europe, à l'Est et au Sud, selon le principe "tout sauf les institutions". C'est une manière de considérer que les pays qui n'ont aucune perspective politique d'adhésion à l'UE pourront tout de même bénéficier de relations privilégiées.
Dans ce nouveau cadre, la Méditerranée et l'Est de l'UE font partie d'un même ensemble dit de "voisinage". C'est une nouvelle donnée très importante, car considérer par exemple que l'Ukraine ou la Moldavie sont sur le même pied d'égalité par rapport à l'Europe que le Maroc ou la Tunisie peut susciter bien des interrogations... De plus, les pays de la Méditerranée sont désormais placés dans une logique de centre et de périphérie, ce qui est complètement différent d'une logique de partenariat multilatéral comme le proposait le processus de Barcelone. Par ailleurs, les instruments de financement de cette politique de voisinage sont en cours d'élaboration et remettent en cause les outils existants du PEM.
Cdp : Cela devrait-il entraver le futur des coopérations culturelles en Méditerranée ?
G. T. : L'Europe s'est rendu compte qu'en négligeant l'approche culturelle, elle gâchait la possibilité de faire en sorte que les relations privilégiées qu'elle souhaitait instaurer avec les pays méditerranéens puissent avancer véritablement dans les sociétés elles-mêmes. A partir de 2001 l'Europe a donc décidé de replacer la dimension culturelle au centre du partenariat et on ne peut que s'en féliciter.
Cet engagement est à la fois très encourageant mais aussi très maladroit. Car si l'Europe sait gérer des relations intergouvernementales, elle est beaucoup moins apte à ouvrir des espaces d'échanges et de coopération à des acteurs indépendants. D'une part, parce qu'elle n'a pas les moyens de bien connaître les acteurs de terrain et, d'autre part, parce que pour certains, les pays de la rive sud se sont verrouillés un peu plus du point de vue des libertés publiques. Il existe donc une grande contradiction à souhaiter faire du dialogue des cultures en laissant hors-jeu les acteurs culturels indépendants de ces sociétés.
Consciente des limites de l'exercice, l'UE a souhaité créer un instrument institutionnel pour la mise en œuvre de ce dialogue des cultures. Romano Prodi, président de la Commission européenne, a réuni un groupe d'intellectuels européens et arabes, le " groupe des sages ", pour donner un contenu à ce dialogue et définir les domaines prioritaires. Ils ont publié un document de très grande qualité, censé donner du contenu à l'instrument institutionnel qui se mettait en place au même moment : la Fondation euro-méditerranéenne pour le dialogue des cultures, qui va être lancée à l'automne 2004.
Mais cette fondation est en contradiction même avec ce qui est préconisé dans le document des " sages ". En effet, la Commission européenne a imaginé une institution profondément intergouvernementale, à structure pyramidale, se trouvant directement placée sous la tutelle des trente-cinq Etats du PEM. Or le " groupe des sages " avait insisté sur la nécessaire indépendance et ouverture de la fondation, si l'on souhaite qu'elle soit efficace et surtout qu'elle réponde aux attentes qu'elle a suscitées.
Il semble clair que le dialogue des cultures a une portée tellement générale et politique, dans le sens noble du terme, qu'il ne peut être l'affaire seulement des femmes et des hommes qui travaillent dans les domaines artistiques et culturels. Mais il ne peut pas non plus être le fait exclusif des Etats ou des gouvernements.
A ce titre, il existe dans certains domaines culturels des initiatives très intéressantes qui se passent à des niveaux indépendants. Je pense par exemple au Forum euro-méditerranéen des cultures (Femec) ou bien au réseau Danse Bassin Méditerranée, qui réunit des professionnels de la danse autour de la Méditerranée. On peut nourrir un certain optimisme autour de ce type de réseaux d'acteurs indépendants qui font un travail remarquable.
Un autre élément récent ouvre des perspectives intéressantes. Il s'agit de l'opération de décentralisation des moyens d'action de l'UE, qui a délégué un certain nombre de prérogatives et de financements aux bureaux de représentation de l'UE dans les pays tiers méditerranéens, qui trouvent ainsi les moyens de financer des activités culturelles avec l'avantage de mieux connaître les sociétés civiles des pays dans lesquels ils interviennent.
Cdp : Quelles sont les limites de la notion de dialogue culturel ?
G. T. : Comme on l'a vu, l'Europe et les Etats de la rive sud de la Méditerranée ont décidé de faire du dialogue des cultures un cheval de bataille. Il s'agit d'une idée généreuse, mais seulement en apparence.
La première raison à cela réside dans le fait qu'on ne tient pas compte d'une question centrale : celle de l'inégalité de l'échange. Escamoter la question des inégalités entre les rives de la Méditerranée revient à vider de sens le dialogue et à le réduire au mieux à un dialogue entre élites intellectuelles, voire à le transformer en un jeu dans lequel un des participants est d'avance perdant.
Il est question ici des inégalités d'accès aux savoirs, à l'éducation et aux sources d'information ; des inégalités dans la capacité de production des industries culturelles ; des inégalités dans la formation aux métiers culturels et artistiques et enfin des inégalités quant aux libertés : liberté d'expression, liberté de création, etc.
Comment peut-on dialoguer dès lors que l'on vit des situations si profondément inégalitaires ? Un exemple : Internet constitue aujourd'hui un formidable outil d'accès à l'information et aux savoirs, les écoles en font de plus en plus un instrument de pédagogie, les jeunes s'en servent aussi comme un nouvel espace de sociabilité et de débat. Or dans certains pays, l'accès à Internet est entravé. Par mille moyens on restreint, on contrôle, on empêche son utilisation et de jeunes internautes sont même poursuivis en justice sous des prétextes sécuritaires. D'autres exemples pourraient être cités concernant l'accès aux livres et aux manuels récents dans les bibliothèques universitaires ou encore concernant l'accès aux financements pour des projets culturels et artistiques au Sud.
L'autre question, que nous avons évoquée, est celle de la mobilité : en Méditerranée, les entraves à la circulation des personnes sont telles qu'elles vident de contenu toute volonté de dialogue. Et ce sont ces mêmes Etats, ceux du Sud comme ceux de l'espace Schengen, qui se font aujourd'hui les porte-drapeaux du dialogue des cultures et qui se révèlent intraitables dès lors qu'il est question d'assouplir le régime infernal des visas. On connaît de multiples expériences de jeunes adhérents d'associations ou de jeunes artistes, Algériens ou Marocains par exemple, invités par des collègues européens dans le cadre d'échanges culturels et empêchés de franchir la Méditerranée… Pourtant, le dialogue des cultures n'a de sens qu'à condition de rendre possible la rencontre humaine en rouvrant la Méditerranée comme un espace de circulation.
1) Voir le site de la Commission européenne : http://europa.eu.int/comm/world/ enp/index_en.htm
Fondation René Seydoux
René Seydoux était convaincu de la nécessité d'un avenir commun pour les pays riverains de la Méditerranée. Il lui paraissait essentiel de le construire par le dialogue, les rencontres et les échanges. Héritière de cet esprit, la fondation mène des actions qui favorisent le décloisonnement des regards d'une rive à l'autre et l'affirmation d'une Méditerrannée unie et plurielle
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Dernière modification : 20 November 2008