Responsabiliser les acteurs

Entretien avec Georges Corm Ancien ministre des Finances du Liban

Les défis à relever pour établir une stratégie de développement durable en Méditerranée appellent des réformes devant contribuer à mobiliser les énergies économiques et à lever les freins et rigidités qui affectent le secteur privé et l'Etat. Plus particulièrement, la responsabilisation des acteurs socio-économiques et leur participation aux prises de décision ouvrira la porte à l'établissement progressif de règles de transparence, qui permettront plus tard des avancées démocratiques au plein sens du terme.

Courrier de la planète : Quels sont les principaux défis à relever pour établir une stratégie collective de développement durable en Méditerranée ?

Georges Corm: Les défis sont très nombreux. Je citerai ceux qui me paraissent les plus importants:

Cdp : Quelles sont les conditions de réussite d'une stratégie collective méditerranéenne et les domaines d'action prioritaires ?

G. C. : Il faut sortir des sentiers battus et des pesanteurs, ce qui n'est pas facile du tout. De plus, les situations et les problèmes sont très variables d'un pays à l'autre, cependant que les "recettes" économiques préconisées par les organisations multilatérales (Banque mondiale ou Fonds monétaire international) ou régionales (Union européenne) restent prisonnières de conceptions rigides axées sur les équilibres comptables nominaux et le libre-échange, sans tenir compte des freins et des rigidités effectives qui affectent le secteur privé autant que l'Etat.

Les beaux discours sur les exigences du développement soutenable, le partenariat, la transparence et la gouvernance ne parviennent pas à être traduits dans la réalité stagnante des structures socio-économiques et des mécanismes de coopération entre les deux rives. Pourtant, nous disposons d'une très riche approche de la nature du développement soutenable, en particulier à travers la littérature de l'OCDE et de certains exemples de bonnes pratiques européennes.

De leur côté, les pays du Sud-Est asiatique offrent une très riche expérience de stimulation de l'innovation et de la créativité économique qui est très peu connue en Méditerranée. Il est vrai que cette expérience s'est appuyée sur un partenariat entre l'Etat et le secteur privé ou semi-privé dont l'objectif était une remontée rapide des filières technologiques dans les secteurs de base et les segments porteurs des industries nouvelles. Le modèle historique japonais qui a inspiré cette expérience a été basé sur une alphabétisation très rapide du monde rural et une intégration des petites entreprises familiales dans le circuit de l'économie moderne animée par les grandes trusts industriels, à travers la pratique de relations de sous-traitance pour certaines activités et une pratique collective de toutes les technologies industrielles. Ce modèle est une grande réussite, puisque les pays du Sud-Est asiatique ont surmonté très rapidement la grave crise financière de 1997.

Dans la plupart des pays méditerranéens, nous sommes très loin d'une telle approche. La doctrine de l'UE ou des accords de libre-échange signés entre l'UE et les pays tiers méditerranéens ne prennent pas en considération l'activisme et la mobilisation des énergies économiques que supposerait une politique axée sur la volonté de sortir de la torpeur économique et de la rigidité des structures macro-économiques qui règnent encore dans beaucoup de pays.

Le potentiel humain des pays tiers n'est pas vraiment valorisé. La fuite des cerveaux, qui est une conséquence de la léthargie économique, contribue à maintenir le cercle vicieux d'une faible productivité des économies et donc de créations d'emplois insuffisantes, ce qui entraîne encore plus d'émigration et de fuite des cerveaux. De plus, le très vaste secteur informel des micro-entreprises familiales, qui est sous-employé et ne produit que peu de valeur ajoutée, doit être intégré au tissu des entreprises modernes par le développement des techniques de la sous-traitance.

Certes, il existe des programmes de réhabilitation industrielle financés par l'UE ainsi que des lignes de crédit de la Banque européenne d'investissement pour le secteur industriel et les petites et moyennes entreprises. Mais, tant que des politiques globales visant à dynamiser l'ensemble des structures socio-économiques n'auront pas été mises en place, ces facilités de financement n'auront qu'un effet marginal.

Cdp : Dès lors, quels types de réformes y aurait-il lieu d'engager ?

G. C. : Les réformes à envisager sont évidemment très nombreuses. Je ne peux que citer ici celles qui me paraissent les plus stratégiques pour briser la léthargie économique et les différentes pesanteurs sociales qui entravent tout dynamisme.

Un effort massif et décisif pour supprimer les vastes poches d'analphabétisme qui continuent de subsister dans le monde méditerranéen, en particulier dans le monde rural et chez les femmes.

Une politique d'intégration du secteur informel dans les branches modernes de l'économie. C'est une composante indispensable de toute dynamique globale de modernisation économique. Les grands groupes privés locaux doivent faire l'effort, d'ailleurs très important pour leur propre productivité, de décentraliser (outsourcing) certaines parties de leur production au profit de ces petites entreprises familiales à qui seraient fournis le savoir-faire et l'équipement nécessaire à leur intégration dans les circuits dynamiques de l'économie. La création de liens actifs entre le secteur éducatif, le secteur privé et l'Etat doit asseoir la croissance sur des bases à la fois dynamiques et durables et arrêter l'exode des cerveaux. Un des objectifs principaux des secteurs éducatifs devrait être d'assurer aux diplômés de l'enseignement technique ou universitaire un débouché sur le marché local ou la capacité à créer une petite entreprise. Les universités et instituts d'enseignement devraient investir beaucoup plus pour devenir des centres d'excellence au service du secteur public et du secteur privé ou des multinationales étrangères. Le vivier des talents méditerranéens est tel que tout doit être fait pour les retenir dans leur pays.

La décentralisation fiscale et le développement des capacités des collectivités locales est une autre réforme indispensable pour dynamiser les économies dans le cadre de réformes plus globales des systèmes fiscaux méditerranéens. Ces derniers sont affectés de défauts majeurs. D'abord, ils sont très largement appuyés sur la fiscalité indirecte et contribuent à aggraver les inégalités sociale. Ensuite, pour ce qui est de la fiscalité directe, l'évasion fiscale est très largement pratiquée, en particulier par les grandes fortunes ou les grands groupes d'entreprises à caractère familial. Parfois, cette évasion est légale, lorsque la législation elle-même défiscalise des secteurs économiques ou des activités particulières sous prétexte d'encourager les nouveaux investissements. Cette situation aggrave une distribution des revenus qui est particulièrement inégalitaire dans beaucoup de pays méditerranéens, ce qui peut contribuer aussi à ce manque de dynamisme économique. Enfin, la fiscalité n'est pas utilisée pour égaliser des taux de profit, souvent scandaleusement élevés dans certains secteurs ou branches d'activité (le foncier, par exemple) ou pour stimuler la recherche et le développement ou la formation des ressources humaines par le secteur privé.

Cette décentralisation fiscale est aussi très importante pour assurer une meilleure protection de l'environnement et un meilleur contrôle de la dépense publique par les élus locaux. Parallèlement à ces différentes mesures, il convient de parvenir à réformer les structures de la coopération et de l'aide au développement pour prendre en compte ces priorités stratégiques. L'aide devrait elle-même être décentralisée, c'est-à-dire que les collectivités locales de l'UE devraient être les canaux par lesquels les destinations des financements seraient arrêtés, en coopération avec les collectivités locales des pays tiers.

Cdp : Quels modes de gouvernance pertinents faudrait-il "inventer" pour bâtir un cadre d'action qui ne soit pas déconnecté des réalités géopolitiques ?
En somme, comment faire coïncider l'agenda sécuritaire avec la fourniture de biens collectifs ?

G. C. : Le terme de "gouvernance" est devenu un fourre-tout que je n'aime pas beaucoup employer. Je pense qu'il faudrait plutôt parler de démocratie et de liberté, mais aussi de responsabilité des dirigeants et de transparence dans la prise de décision.

Ceci dit, le contexte n'est guère favorable. D'abord, la démocratie est elle-même malmenée dans les pays démocratiques depuis le 11/9 et l'invasion malheureuse de l'Irak hors de toute légalité, même formelle. Il y aussi l'obsession du terrorisme telle que les Etats-Unis la répandent chez eux et dans le monde en faisant croire qu'il existe une puissante force du mal qui nécessite une mobilisation de type militaire et l'invasion de différents pays. Sans parler de l'amalgame malheureux qui est fait avec la religion islamique.

Par ailleurs, en Méditerranée, le recours constant aux deux poids deux mesures dans l'application des principes du droit international ou la dénonciation sélective du non-respect des droits de l'homme par tel ou tel Etat au gré de l'opportunité politique du moment, donne peu de crédit aux valeurs démocratiques telles qu'elles sont perçues par de larges franges des opinions publiques locales. Enfin, le fait que les Etats-Unis, après avoir soutenu tellement de régimes dictatoriaux dans le tiers monde, se targuent aujourd'hui brusquement de vouloir réaliser la démocratie dans les pays arabes et musulmans alimente les suspicions et les crispations . Il y a aussi la peur des mouvements islamiques radicaux et du terrorisme que certains d'entre eux pratiquent.

Tout cela ne constitue pas un contexte favorable. Mais, je pense qu'à travers l'identification et la mise en place de stratégies différentes de développement économique, on peut considérablement faire avancer la mise en place d'éléments qui permettront plus tard des avancées démocratiques au plein sens du terme. Je pense en particulier à la responsabilisation des acteurs économiques et sociaux, leur participation aux prises de décision, l'établissement de partenariats en vue de réaliser les objectifs stratégiques identifiés en matière sociale et économique, la décentralisation, de nouveaux modes de coopération économique. Tout cela ouvrira la porte à une maturation des grands acteurs du monde économique et politique, à l'établissement progressif de règles de transparence, à la responsabilisation des décideurs du secteur public et privé. Autant de travaux pratiques préparatoires à l'établissement de règles d'alternance dans l'exercice du pouvoir et au développement de nouvelles élites formées sur le terrain aux vrais problèmes de nos sociétés méditerranéennes.

Quant aux actions sécuritaires, je pense qu'elles doivent respecter deux conditions. D'abord, une plus grande efficacité des polices pour identifier et démanteler les réseaux violents et non pas des actions inconsidérées comme l'invasion de l'Irak, qui créent un environnement encore plus favorable aux actions violentes. Ensuite, un règlement du problème palestinien et la fin des souffrances interminables de ce peuple par l'arrêt de la colonisation, dont l'extension permanente depuis 1967 en infraction aux principes élémentaires du droit international est un scandale sans précédent. Je considère qu'il y a là deux principes de base qui sont un préalable au succès de la lutte anti-terroriste par des moyens classiques de police, les seuls adéquats en la circonstance.

Cdp : Quelles formes de "dialogue" faut-il instaurer pour construire une vision commune d'avenir ?

G. C. : Je pense que nous avons moins besoin de dialogue que d'actions concrètes sur le terrain. L'appel au dialogue des civilisations et des cultures me paraît un alibi pour laisser traîner les conflits et ne pas regarder certaines réalités en face . Ce ne sont pas les religions, les cultures ou les civilisations qui provoquent les conflits, mais le non-respect des règles de justice et d'équité dans l'ordre interne et international ou l'abus du droit international au service de raisons d'Etat tout à fait déraisonnables. Les retards de développement économique ne sont pas non plus à expliquer par des facteurs anthropologiques mais par des facteurs historiques profanes.

C'est pourquoi le bavardage anthropologique sur le dialogue des cultures est sans utilité pour faire progresser la justice et le développement économique. Il est même nocif, car trop souvent il permet de voiler la réalité des problèmes et empêche d'instaurer un dialogue dégagé de préjugés, qu'il s'agisse de l'économique ou du politique. S'il faut dialoguer sur les cultures, c'est que l'hypothèse implicite de ce dialogue consiste bien dans la croyance que la culture ou la religion sont des facteurs d'hostilité ou de conflit. Ce qui est hautement discutable.

En fait, il faut véritablement se concentrer sur l'identification des moyens et des stratégies susceptibles de faire sortir nombre d'économies méditerranéennes de leur état léthargique et des différents cercles vicieux qui les maintiennent dans la marginalité. Après l'Afrique, de larges parties du bassin méditerranéen ne profitent pas des opportunités offertes par la globalisation aux économies dynamiques et innovantes. Pire, cette globalisation accroît les inégalités économiques, les zones rurales ou urbaines de déshérence, le chômage, le sous-emploi et l'émigration.

Je me dois ici de signaler que tant le Plan Bleu d'action pour la Méditerranée que le Plan d'action des Nations unies pour la Méditerranée (Unepmap) ont réalisé des travaux très avancés qui devraient servir de base à des dialogues directement utiles et pratiques. Le premier a fait un bilan remarquable des problèmes graves d'environnement dans tous les domaines (littoral, espace ruraux, transports, énergie, urbanisme) et de coopération insuffisamment ciblée, mais aussi de nouveaux modes de financement à mettre en œuvre (développement du capital risque, conversion de dette en actions de développement durable, en recherche et développement par le secteur privé et les universités, en augmentation des capacités des collectivités locales et des partenaires économiques et sociaux, etc.). Quant à la Commission du développement durable pour la Méditerranée de l'Unepmap, elle a développé les principaux éléments d'une stratégie de développement durable qui va au-delà des analyses classiques et traditionnelles basées sur le modèle Banque mondiale/FMI et s'est fixée comme objectif de tenter de briser les rigidités et obstacles qui caractérisent de larges pans de l'économie méditerranéenne.

Il y a là une matière abondante pour initier des dialogues à l'intérieur de chacun des pays, entre pays tiers méditerranéens, entre ces derniers et l'UE et les autres grands bailleurs de fonds en matière de coopération internationale. Si un tel dialogue pouvait se généraliser, alors nous entrerions dans ce que l'OCDE appelle "la culture du changement", indispensable à la concrétisation des mécanismes du développement soutenable, mais aussi, à mon sens, indispensable à l'établissement d'un fonctionnement démocratique des sociétés méditerranéennes.

Georg Corm
Ancien ministre des Finances du Liban, il est consultant économique et financier, historien du Proche-Orient contemporain et enseignant à l'université Saint-Joseph de Beyrouth. Outre ses travaux économiques, il a publié différents ouvrages à caractère sociologique et historique sur le bassin méditerranéen dont: Le Proche Orient éclaté, L'Europe et l'Orient; Orient-Occident: la fracture imaginaire
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