Connaître différemment le monde

Olivier Godard, Ecole polytechnique, Paris.

Le projet de développement durable est la manifestation du souci pour l'avenir, non de chaque être personnel, ni de chaque société considérée séparément, mais de l'humanité comme entité morale et communauté de sociétés diverses habitant la planète Terre et immergées dans ce tissu dense d'échanges et d'interactions qui forment et régulent la biosphère planétaire. Avec d'autres mots, telle était la source de l'interrogation de Hans Jonas (1990) dans son ouvrage sur le Principe responsabilité : de façon ultime, la responsabilité morale de tous les humains est de faire en sorte qu'il y ait un avenir pour l'humanité sur cette planète. J'ajouterai : sans toutefois accepter d'imposer une sorte de dictature du futur, ou plutôt de laisser imposer une dictature construite sur les interprétations du futur et de ses menaces qui sont portées par certains clercs, certains prophètes ou certains leaders politiques. La formule balancée proposée par le rapport Brundtland (1987) n'a pas d'autres sens : "satisfaire les besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à satisfaire les leurs".

Un tel projet, par nature ouvert au débat et disponible à la pluralité des interprétations (Godard, 1994, 2003), offre néanmoins un point de vue pour éprouver les projets et les directions de la société en train d'advenir. Depuis quelques années émerge une nouvelle injonction : faire advenir la société de la connaissance.

Sommes-nous assurés que la société de la connaissance soit "soutenable", qu'elle concilie développement économique et social et perpétuation du fonctionnement de la biosphère tout en préservant les capacités des générations futures à satisfaire leurs besoins ? Quelles conditions doit-elle remplir pour se faire le véhicule du développement durable  ?

Des rapports à la science et à la technique

Nombreux sont les spécialistes de la science et de la technique qui associent une image très positive à l'avènement d'une société de la connaissance. Ils en escomptent une révolution des modes de production et modes de vie par la combinaison d'une masse de technologies sophistiquées relevant de l'informatique, des biotechnologies, des nanotechnologies et d'une révolution des matériaux. Sous-jacente est la promesse d'une société humaine intelligente s'étant réconciliée avec elle-même et avec la nature grâce à la connaissance. Cependant, alors que les mondes virtuels envahissent l'imaginaire à travers jeux et spectacles, que devient le monde réel dans ce paysage, qu'il s'agisse de la question environnementale ou de l'accès des populations les plus démunies aux biens et services essentiels à leur survie et au développement de leurs capacités personnelles ? Est-on assuré que la société de la connaissance soit porteuse de développement durable ?

Le développement durable affirme un projet collectif, celui d'une intégration des différentes dimensions du développement humain aux différents stades de l'étude scientifique des problèmes, des exercices de prospective, de la pensée stratégique et de l'engagement de l'action. S'agissant des interactions entre la connaissance scientifique, le développement technologique et l'action collective, le projet de développement durable a pour effet de déplacer et d'étirer les références pertinentes pour caractériser phénomènes et problèmes : les actions et mouvements de court terme doivent être réinscrits dans le temps long, intergénérationnel, qui est celui de processus bio-physiques majeurs déterminant les grands équilibres planétaires (effet de serre, biodiversité) ; la signification des actions et changements se situant spontanément dans le territoire de la proximité (espace local de vie et de travail, de production et d'échanges) doit être pareillement élucidée à d'autres échelles territoriales, jusqu'au niveau planétaire ; c'est par exemple le cas des matériaux qui, à travers leur cycle de vie, se trouvent dispersés dans l'écosystème planétaire. Au-delà de ce déplacement du référentiel, la conscience critique qui s'est avivée dans la seconde moitié du XXe siècle s'est attaquée avec efficacité aux mythes du progrès.

Il n'est plus possible aujourd'hui de postuler l'existence d'un lien mécanique entre progrès des savoirs scientifiques, innovation technologique et progrès économique et social :

Tout cela fait de la perspective d'une société de la connaissance qui serait seulement conçue comme une interpénétration étroite entre science, technologie et économie une source de danger majeur si cette imbrication ne s'accompagnait pas d'une nouvelle régulation sociale ayant d'autre repères que celui de l'accélération du rythme d'une machine à produire de la nouveauté technologique.
Dès lors qu'on aborde la question sous l'angle du développement durable, l'ambivalence du développement technologique s'impose comme une donnée première. Il s'agit là d'une réalité semble-t-il difficile à admettre de la part des scientifiques les plus investis dans le développement technologique, des milieux industriels dont l'activité dépend de ces développements technologiques et de ceux qui les représentent politiquement. D'où des luttes d'influence dont les textes internationaux sont l'enjeu. Ainsi, d'une façon qui illustrent bien ces attitudes, dans la Déclaration finale du Sommet sur le Développement Durable qui s'est tenu à Johannesburg en août-septembre 2002 (Nations-Unies, 2002), les nouvelles technologies ne sont mentionnées que pour en souligner la contribution positive au développement !

Or la reconnaissance de l'ambivalence du développement technologique devrait déboucher sur des transformations assez profondes :

Tout cela suppose cependant que les communautés politiques de divers niveaux territoriaux se donnent des cadres coordonnés d'action et établissent des régulations assurant le recouvrement d'une maîtrise suffisante sur les processus complexes à l' œuvre.

De la maîtrise collective du développement

Ce n'est sans doute pas un hasard si la problématique du développement durable s'est affirmée dans une période où les pouvoirs publics, les entreprises et les citoyens doivent définir leurs objectifs et modalités d'action dans des contextes frappés d'incertitude (Callon et al., 2002). De façon assez paradoxale, en développant les connaissances et en étendant les capacités d'utilisation de la nature, les considérables progrès scientifiques et technologiques qui ont été réalisés ces dernières décennies ont accru l'incertitude sur le devenir du monde en même temps qu'ils révélaient les limites des connaissances acquises : la maîtrise des effets de changements combinant processus sociaux et processus naturels voyait son assise s'effriter. La prise de conscience que le seul développement technologique ne permettait pas de maîtriser la complexité du développement des sociétés humaines dans leurs interactions avec la nature a suscité de nouvelles interrogations, de nouvelles peurs. C'est le développement technologique lui-même qui apparaît désormais comme non maîtrisé, à la fois pour les effets de telle ou telle technique et pour le rythme d'ensemble d'avènement et de diffusion de techniques nouvelles.

Ce manque de maîtrise apparaît aujourd'hui amplifié par les nouvelles conditions d'organisation économique de l'activité scientifique et de ses applications techniques : la part prépondérante du financement privé dans certains domaines, l'émulation scientifique se transformant en une course aux brevets laissant escompter des rentes considérables et la prise de contrôle de lignes entières de développement technique ne poussent pas à exercer une maîtrise réfléchie de l'introduction de nouvelles technologies. Et pourtant ! Sans poursuite du progrès des connaissances, sans invention de techniques nouvelles, nos contemporains ne voient pas trop comment ils pourraient faire face aux défis que leur développement passé a fait surgir. L'histoire humaine est inséparable de l'histoire du développement technique et le développement durable est inconcevable et infaisable sans mobiliser les ressources de la connaisance et de l'invention pour surmonter les tensions et contradictions du monde et le problème inéluctable posé par la tendance à la raréfaction économique des ressources naturelles au regard de demandes croissantes. C'est pourquoi la problématique du développement durable ne saurait se rabattre sur une posture de récusation des sciences et des techniques. Elle conduit toutefois à porter un nouveau regard sur l'interface entre sciences, techniques et société et à ne pas se satisfaire d'un développement technique dirigé par la rivalité des grands opérateurs marchands et des États.

La prise en charge intégrée, par la société, des trois dimensions de la durabilité écologique, de la viabilité économique et de l'équité sociale et intergénérationnelle ne peut pas se passer de l'engagement d'une volonté des acteurs individuels et collectifs. Le moment du projet, qu'il soit projet politique, projet économique ou projet social, est essentiel à une intégration qui ne saurait résulter d'un mécanisme, économique ou autre. Cependant, cette prise en charge ne peut pas non plus résulter seulement de l'addition des projets et des initiatives de chaque acteur ; elle échappe autant au volontarisme qu'au laisser-faire. Il y a là un espace assez étroit.

Les services essentiels

Une société où les compétences scientifiques deviendraient l'un des principaux actifs stratégiques pour l'acquisition de positions économiques ou de pouvoir social ne manquerait pas de créer de nouvelles inégalités et exclusions, en dépit de la nature intrinsèque de bien collectif des informations scientifiques. Pour limiter la possibilité et la portée de ces phénomènes il faut s'interroger sur les éléments qui devraient être considérés comme un bien ou service essentiel dont l'accès devrait être garanti à toute personne pour un coût modeste, dans la logique classique du service public.

Cette interrogation aurait des conséquences directes sur les politiques de soutien à la diffusion des moyens de connaissance comme sur les formes de protection de la propriété industrielle et intellectuelle, en sélectionnant celles qui sont vraiment compatibles avec le projet de développement durable. Par exemple, la formule des licences obligatoires, peu utilisée jusqu'à présent, devrait être utilisée de façon systématique pour stimuler la diffusion de connaissances techniques et de produits innovants qui jouent un rôle irremplaçable dans la satisfaction des besoins essentiels de la population, en matière d'éducation et de santé, ces deux piliers du développement humain (Henry et al., 2003). Cela implique de rapprocher institutionnellement les instances d'attribution des brevets et les agences chargées d'animer stratégiquement le projet de développement durable. L'expérience acquise dans les secteurs où la concurrence entre agents privés est mise au service d'objectifs publics (Henry, 1997) serait ici précieuse pour réfléchir aux institutions porteuses de développement durable.

Intégration scientifique

Doit-on connaître le monde différemment selon que la société veuille atteindre un développement durable plutôt que des objectifs plus classiques comme le progrès économique et social ou l'indépendance nationale ? La réponse est positive dans la mesure où le projet de développement durable représente un défi pour la production de connaissances (Jollivet, 2001) : la relation d'intégration est sa grande affaire tandis que la science moderne s'est faite principalement analytique en se donnant pour principe de démultiplier la décomposition des objets globaux en objets étroitement définis donnant lieu à des savoirs spécialisés (Stengers, 1998).

Pour le développement durable, il faut inventer d'autres moyens complémentaires de connaissance permettant d'appréhender des éléments en interactions complexes dans un contexte défini. La modélisation en est un des outils. Mais puisqu'on n'est plus dans le champ des questions qui peuvent être examinées à l'intérieur d'un seul champ disciplinaire, on débouche sur le problème classique de l'analyse de systèmes en contexte interdisciplinaire : en traitant les modèles comme des images vraies du réel, les conceptions positivistes de la science avaient l'avantage d'autoriser l'emboîtement, sans solution de continuité, des modèles les uns aux autres, de la même manière qu'on supposait que les différents compartiments du réel, découpés dans le réel comme ils l'étaient dans les modèles de connaissance, étaient eux-mêmes emboîtés. Dès lors que ces conceptions positivistes ne sont plus recevables en toute généralité, tout en gardant certains domaines de pertinence, il n'est plus possible d'attendre d'un grand modèle intégrateur qu'il combine aisément les apports des modèles disciplinaires, à la manière de l'agencement des pièces d'un moteur (Godard, 1997b).

C'est pour cette raison qu'il est important de suivre de près l'aventure de ce qu'on appelle aujourd'hui les 'modèles intégrés' dans des domaines comme celui de l'étude des phénomènes climatiques (Dowlatabadi and Morgan, 1993). Ces modèles cherchent en effet à articuler les dynamiques économiques, les dynamiques territoriales et les échanges physiques avec l'atmosphère, les océans et la biomasse, dans le but de mieux appréhender les évolutions possibles du climat de la planète. Ils impliquent donc de basculer d'une sémantique propre aux disciplines sociales où il y a des valeurs morales, des intentions, des préférences, des utilités, des conflits de pouvoirs, des projets, à une sémantique propre aux sciences de la nature (flux énergétiques, devenir de populations, cycles physico-chimiques, etc.). Ils impliquent aussi de repérer avec précision les incertitudes incorporées dans chaque savoir et de tracer leur devenir dans cette circulation transdisciplinaire : sont-elles cumulatives, multiplicatives ? Se neutralisent-elles ?

De nouveaux partenariats

L'avancement des connaissances par les chercheurs n'engendre pas de façon mécanique un bien pour la société. Pour que ce bien se réalise, les connaissances nouvelles doivent être appropriées par de nombreux utilisateurs. C'est l'un des objets des relations de partenariat que de concourir de façon maîtrisée au processus de diffusion et d'appropriation des connaissances et d'innovation, en étant attentif aux contextes particuliers de mise en œuvre des connaissances. Les analyses concernant l'économie de la connaissance insistent notamment sur le resserrement des liens à établir entre universités, organes publics de financement et de régulation et entreprises (cf., par exemple, le modèle de la triple hélice de Henry Etzkowitz, 2003). La perspective de développement durable va dans le même sens mais conduit à vouloir élargir encore les types de partenaires associés.

Dans ce contexte il est utile de distinguer trois types de partenariat entre recherche publique et différents partenaires du monde économique et social (Comepra, 2001) :

Pour tout cela, il est nécessaire de considérer les connaissances du point de vue de leur niveau de généralité, c'est-à-dire de leur capacité de détachement vis-à-vis des conditions de leur production, et, en retour, des conditions de recontextualisation qui s'imposent pour leur donner un sens pratique et compatible avec le projet de développement durable. En particulier, le jugement sur la valeur d'une application technique doit vérifier son caractère approprié aux données écologiques, géographiques, mais aussi économiques et politiques du contexte d'application. Portant sur la valeur contextualisée d'une technique, ce jugement est une opération distincte du jugement qu'on peut porter en amont sur les programmes de recherche scientifique qui l'ont rendu possible.

Quelle que soit sa forme et son objet, le partenariat doit être le vecteur de diffusion des règles et 'bonnes pratiques' inhérentes à la démarche scientifique. L'une des valeurs éthiques reconnue à l'activité scientifique consiste en cette exigence d'accord sur des démarches susceptibles de faire émerger des vérités qui puissent être reconnues par tous. Cette valeur doit être préservée.

Trois niveaux de saisissement

Il est utile de discerner a priori trois degrés de prise en compte du développement durable par la recherche scientifique, chaque degré impliquant un engagement plus profond de l'appareil de recherche que le précédent. Ces degrés sont les suivants (Godard et Hubert, 2002) :

Ce texte, proposé sous le titre "En quoi le développement durable met-il la recherche scientifique à la question  ?", est une version plus longue que l'article paru dans le numéro.