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Conserver pour qui ?

Au service des plus pauvres

David Kaimowitz, Directeur général du Centre de recherche forestière internationale.

La forêt vierge est un mythe. De tout temps, des populations l'ont habitée, façonnée. Pour les plus pauvres, la forêt peut constituer un lieu de survie. Priorité donc à la conservation des espèces menacées utiles à l'homme pour son alimentation et sa santé. Il est indispensable d'associer les communautés locales à cet objectif en prévoyant par exemple un système de compensation.

D'une manière générale, le grand public est sensibilisé à la question des forêts tropicales à travers les zoos, les affiches publicitaires ou la télévision. Dans cet imaginaire collectif, les forêts constituent des régions primitives, vierges de tout habitant. Cette image très attrayante forme une sorte d'Immaculée Conception pour les naturalistes. Mais la réalité est toute autre  : des populations ont habité, modifié et adapté les forêts depuis des milliers d'années. Ils y ont chassé, pêché, taillé, brûlé, planté des fruits, etc., et bâti de grandes civilisations. De l'Amazonie au Cambodge en passant par le Liberia, des forêts et des hommes ont évolué ensemble.

Aujourd'hui encore, près de 240 millions de personnes vivent dans des forêts tropicales et en font partie intégrante. La plupart d'entre elles sont très pauvres et se servent de la forêt pour s'alimenter, s'abriter ou encore se soigner. La forêt nourrit leurs animaux, régénère leurs sols, pollinise leurs cultures et les protège des mauvaises herbes. Ces habitants de la forêt font chaque jour l'expérience de la biodiversité sans en avoir jamais entendu parler.

Protéger les besoins

Certains d'entre eux vivent dans des forêts pluviales denses, dans la jungle profonde. Mais la grande majorité habite dans des forêts plus sèches ou plus ouvertes, comme en Chine, en Inde ou au Mozambique. Leur paysage est composé de broussailles, de friches et de champs cultivés. Ce n'est pas le type de forêts que la plupart des biologistes aime étudier. Elles abritent pourtant des centaines de plantes et d'animaux utiles aux hommes qui y habitent. L'environnement forestier est souvent vital, en particulier pour les plus pauvres  : dans les périodes de sécheresse, d'épidémie ou de guerre, ils se tournent vers la forêt pour leur survie. On a connu de telles situations durant la crise financière asiatique, au cours des guerres incessantes au Congo et aujourd'hui encore à la suite du tsunami.

Il n'est pas suffisant de conserver des espèces pour qu'elles continuent toujours d'exister quelque part dans le monde. Il faut surtout que les espèces menacées, utiles à l'homme, restent disponibles là où les populations en ont besoin.

Cela ne signifie pas que la disparition des espèces ne soit pas un problème majeur de notre planète, au même titre que le réchauffement climatique par exemple. Mais la survie de certaines populations est un impératif prioritaire  : elles ne peuvent pas se permettre de perdre les plantes et les animaux qui constituent leur alimentation. Pour aider ces populations, il convient donc également de protéger la biodiversité en dehors des seuls parcs protégés et de prendre en compte les impératifs locaux dans les objectifs de conservation.

Par exemple, il y a quelques années, l'Organisation mondiale de la santé a estimé à plus de deux milliards le nombre d'individus pour lesquels les plantes médicinales constituaient la principale source de soin. Dans bien des régions du monde, notamment dans les zones rurales d'Afrique et d'Asie, ces plantes constituent la seule source de soin.

D'un point de vue pratique, une des clés pour aider les populations les plus pauvres à protéger leur biodiversité serait de leur octroyer des droits sur celle-ci >lire p. 48. Un domaine dans lequel nous avons connu beaucoup de progrès. Aujourd'hui, les petits agriculteurs et les populations indigènes sont propriétaires ou disposent de droits d'usage à long terme sur environ un cinquième des forêts dans les pays en développement et en contrôlent bien plus de manière informelle. Dans le bassin amazonien, les gouvernements ont reconnu les droits des populations indigènes sur une surface de plus d'un million de kilomètres carrés, soit à peu près l'équivalent d'un pays comme la Bolivie. En Inde, un programme conjoint de gestion des forêts couvre plus de 35 000 villages et il existe des avancées de ce type au Mexique, au Guatemala, en Tanzanie, au Népal et aux Philippines.

Déclarer une zone forestière comme un "territoire indigène", une " forêt communautaire " ou bien encore une réserve ne garantie pas que les habitants y utiliseront les plantes et les animaux de manière durable sans que des étrangers viennent piller ces ressources. Mais c'est déjà un grand pas dans la bonne direction. On dispose aujourd'hui de nombreuses études qui montrent que les forêts sont mieux gérées dans ces zones de droit.

Payer la conservation

Il existe un intérêt accru pour la notion de compensation des communautés locales en échange de la conservation de la biodiversité. C'est une question cruciale dans la mesure où dans bien des situations, il est dans l'intérêt des agriculteurs ou même des communautés locales dans leur ensemble de détruire la forêt. Pour qu'il en soit autrement, il convient de proposer une compensation à ces populations. Il pourrait s'agir d'un paiement direct mais aussi d'un apport de soins médicaux ou de l'octroi de droits sur le foncier.

En opérant correctement, il serait possible d'établir une solution win-win, satisfaisante à la fois pour les communautés locales et pour les forêts. Depuis des années, les projets de conservation et de développement ont tenté d'empêcher les populations locales de dégrader les aires protégées en leur proposant d'autres activités. Jusque-là, ces projets n'ont pas été d'une grande réussite. Il est donc temps d'entrevoir d'autres pistes. Le problème qui se pose alors est : qui va signer le chèque de compensation ?

La principale raison pour laquelle il conviendrait de rémunérer les pauvres pour la conservation de la biodiversité est qu'il n'est pas juste de leur demander un effort au bénéfice des riches. C'est une chose d'exhorter les villageois à gérer leurs ressources de manière durable afin qu'ils continuent d'en profiter dans le futur, mais pourquoi devraient-ils alors souffrir de la faim pour que les petits danois ou français puissent continuer de voir des singes ou que Monsanto puisse commercialiser de nouvelles variétés ?

Au cours du dernier congrès mondial sur les parcs de l'Union mondiale pour la nature (UICN) tenu à Durban, la communauté internationale de la conservation est parvenue à faire une déclaration très importante consistant à dire que si les aires protégées ne peuvent pas toujours aider les populations à sortir de la pauvreté, au moins ne doivent-elles pas les y enfoncer.

Une récente étude portant sur neuf parcs d'Afrique centrale a montré que leurs directeurs avaient déplacé de force quelques 50 000 personnes et créé de nouvelles difficultés pour 50 000 autres. Cela ne devrait plus arriver.

Le principal message de mon propos serait celui-ci  : il n'est pas suffisant de conserver des animaux pour les zoos, de constituer des banques de gènes pour l'industrie ou de préserver certaines espèces de l'extinction. Nous devons aussi faire en sorte que les populations les plus pauvres ne perdent pas la biodiversité dont ils ont besoin pour survivre.

Quand on commence à considérer la question de la conservation sous cet angle, cela soulève toutes sortes de questions, dont pour la plupart nous n'avons pas encore de réponse. Le plus important est d'admettre là où nous avons failli et d'ouvrir le débat à de nouvelles approches pour une conservation de la biodiversité au service des plus pauvres.

Maîtriser la ressource viande de brousse

Dans plus de 60 pays, parmi les plus pauvres au monde, la viande sauvage et le poisson procurent plus de 20 % des protéines consommées par les individus. En République démocratique du Congo ou au Liberia par exemple, près des trois quarts de la viande consommée proviennent des animaux sauvages. Certaines espèces risquent ainsi de complètement disparaître si on en n'interdit pas la chasse. Cela est particulièrement vrai pour les animaux les plus grands et ceux qui sont faciles à chasser.

Malgré tout, il faut reconnaître que la plupart des animaux chassés pour être mangés (y compris des rongeurs, des singes, les chevreuils ou les antilopes) ne sont pas en voie de disparition. Pour ces animaux, la question n'est pas de savoir quand ils vont disparaître mais plutôt s'il deviendra de plus en plus difficile de les trouver. Ainsi, dans la plupart des cas, la solution n'est pas d'interdire la chasse, mais de la rendre plus durable.

Pour ce faire, il conviendrait de travailler conjointement avec les chasseurs pour les aider à gérer leurs ressources en élaborant des règles pour éviter une chasse trop active.

De nombreux observateurs considèrent que cette approche est impossible à mettre en œuvre dans ces régions, qu'il est difficile de trouver des agents formés pour ce type de projets et encore plus difficile de les faire travailler avec les communautés locales. Pour autant, il est surprenant de constater que très peu de projets ont tenté cette approche. D. K.

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Dernière modification : 20 November 2008