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Conserver pour qui ?

Le jeu des transactions

Patrick Blandin, Muséum national d'histoire naturelle

Sollicité pour ses capacités d'expertise, le scientifique est rapidement amené à préconiser des solutions. Dans sa prise de décision, un glissement de compétences progressif s'opère du champ scientifique au champ des valeurs. Sur ce terrain, la légitimité du scientifique peut être remise en cause. A moins qu'il ne parvienne à mettre en œuvre une dynamique de transaction entre les différents acteurs pour que la décision publique soit comprise par tous, à défaut d'être approuvée…

Le scientifique ne peut mener à bien sa mission d'expertise que si sa légitimité ne fait pas question. Certes, le fait qu'il soit sollicité prouve qu'elle est admise au départ. Mais sur quelles bases ? Il faut que ceux qui le sollicitent aient la conviction qu'il a les connaissances préalables nécessaires, qu'il a la capacité à concevoir et à mettre en œuvre l'analyse d'une situation spécifique, en garantissant sa bonne fin dans les meilleurs délais. Réputation établie sur la place publique, ou bouche-à-oreille favorable dans un réseau d'initiés : il faut que le scientifique sollicité ait une crédibilité globale, prouvée par des actions passées ou assurée par le dire d'initiés, l'un n'excluant pas l'autre. De façon plus affinée, on pourrait s'interroger sur les critères d'acceptabilité, en tant qu'experts, des scientifiques. Ceci pose la question de l'image - des images - des scientifiques dans la société, dans certains milieux professionnels, dans les milieux écologistes et protecteurs de la nature, en même temps que dans les services de l'Etat. A partir de quelles représentations ces images sont-elles construites ? Quelle est la part des compétences personnelles du scientifique, celle de son réseau de relations, celle de l'institution à laquelle il appartient ?

En début d'expertise, le scientifique choisi a donc une légitimité initiale. Il peut vite la perdre, comme il peut la renforcer. Ceci auprès de tous ses interlocuteurs ou bien seulement auprès de certains. Il peut être l'objet de manœuvres souterraines, de campagnes publiques visant à lui faire perdre sa légitimité initiale. Que cela soit ou non le cas, s'il n'y prend garde, il peut tomber dans des pièges qu'il se sera lui-même tendus. De ce point de vue, l'expertise de situations mettant en jeu le devenir d'éléments du patrimoine naturel affronte de multiples risques.

De l'analyse à la préconisation

L'un des problèmes les plus délicats que soulève une expertise, c'est la prise en compte de l'ignorance. Il y a des ignorances de diverses natures. L'affaire du pique-prune l'illustre bien (lire encadré). L'animal passe, sous forme de larves, l'essentiel de sa vie (de l'ordre de trois ans) à l'intérieur de cavités qui se sont développées dans les troncs de certains arbres. Sauf à abattre un arbre pour vérifier la présence de larves à l'intérieur, une présence vraisemblable peut seulement être inférée sur la base de divers indices : dans l'immense majorité des cas, il est seulement possible de dire que tel arbre constitue un habitat potentiel de l'espèce, dont la présence certaine reste ignorée. Pour une très large part, les conclusions de l'expertise du Muséum et les préconisations qu'il a émises sont fondées sur cette notion d'habitat potentiel, donc sur la désignation concrète d'arbres dont on ignore s'ils sont réellement habités. Il faut que la légitimité et la crédibilité de l'expert soient grandes pour que, sur de telles bases, des agriculteurs acceptent de changer radicalement des projets de remembrement.

Plus délicat encore, il a fallu définir les secteurs d'habitats à protéger concrètement, c'est-à-dire, pour le pique-prune, des réseaux d'arbres suffisamment proches les uns des autres pour garantir que les insectes puissent migrer de l'un à l'autre, de façon à faciliter la reproduction et le renouvellement des générations. Pour cela, il fallait connaître la capacité de déplacement des adultes, laquelle n'avait jamais été étudiée. Une seule indication sommaire était disponible à l'époque, à partir de laquelle tout un raisonnement a été construit aboutissant à des préconisations pour l'établissement de zones Natura 2000 (zones devant être validées au niveau de la Commission européenne et pouvant faire l'objet de subventions aux agriculteurs pour le maintien de pratiques garantissant la survie des espèces prioritaires). Il fallait donc que l'expert fasse accepter son ignorance comme un élément objectif de son analyse et qu'il fasse comprendre comment il en tenait compte pour faire des propositions dignes de confiance. Plus tard, de nouvelles connaissances ayant été acquises par des chercheurs suédois, les préconisations ont dues être modifiées.

Ceci soulève bien des questions sur les représentations du scientifique chez ses interlocuteurs : en situation d'expertise, il doit faire avec ses ignorances tout autant qu'avec ses connaissances. Il ne peut donc plus être considéré comme un " puits de science ", comme le détenteur d'un corpus de connaissances : il doit être reconnu aussi, si l'on peut dire, comme un " expert en ignorance ". Faute d'être admis comme tel, tout constat des limites de son savoir pourrait lui être compté à charge et sa crédibilité en serait entamée d'autant.

On n'attend pas de l'expert qu'il se limite à l'analyse descriptive et explicative d'une situation. On souhaite aussi qu'il préconise des solutions qui permettent que des décisions soient enfin prises. Ici plus encore, le risque est grand de perdre sa légitimité, s'il ne sait pas faire la distinction - quelquefois extrêmement ténue - entre "préconisation technique" et "préconisation d'un choix". En particulier lorsque l'enjeu est la préservation d'une composante du patrimoine naturel, l'expert peut avoir quelque peine à prendre la distance nécessaire vis-à-vis de ses propres convictions, de ses propres options idéologiques. Expliquer les mesures à prendre pour assurer la durabilité d'une espèce n'est pas la même chose que d'affirmer que cette durabilité doit être assurée. En clair, l'enjeu est celui de l'aide honnête à la prise de décision. Le scientifique naturaliste est souvent convaincu que la nature doit être protégée. Dans le cas du pique-prune, espèce bénéficiant du plus haut degré de protection réglementaire, il était possible de dire que la loi étant la loi, il n'était nul besoin d'une expertise scientifique : l'autoroute détruisant des éléments de l'habitat de l'espèce, elle ne pouvait être réalisée selon le tracé envisagé. Accepter la démarche d'expertise, c'était faire le pari que des solutions alternatives étaient envisageables et que le but était alors de préconiser les actions à mener, dans chaque cas, pour garantir la durabilité de l'espèce (toute solution n'apportant pas cette garantie étant évidemment à exclure).

Dans le jeu complexe des débats où s'affrontent les tenants - sincères ou non - de choix radicalement différents, le scientifique, s'il n'y prend garde, a vite fait de laisser transparaître, dans la façon dont il présente ses préconisations, son choix personnel. Inconsciemment peut-être, il choisit un camp. De toute façon, il sera récupéré par le camp vers lequel il penche et perdra toute légitimité vis-à-vis des autres. L'échec de l'expertise est alors en bonne voie.

Du champ scientifique au champ éthique

Quand une composante du patrimoine naturel est mis en balance avec un aménagement dont l'utilité sociale et économique semble évidente, la question de l'utilité de cette composante est forcément posée : à quoi sert le pique-prune ? Ce modeste coléoptère a-t-il une utilité si grande que cela justifie de renoncer à la construction d'une autoroute qui allégerait le trafic d'une nationale surchargée, où des accidents tuent chaque année des humains ? La survie du coléoptère vaut-elle mieux que la vie d'un homme ? Sans même aller jusque là, vaut-elle mieux que les milliards d'euros perdus du fait de l'arrêt de la construction  ? Nul n'échappe à ces questions et surtout pas l'expert : lui doit savoir à quoi sert le pique-prune. Il se trouve, ici encore, que l'ignorance est grande sur les fonctions écologiques de l'animal et, surtout, sur l'éventuelle utilité de ce saproxylophage1 dans le fonctionnement des écosystèmes. D'ailleurs, bien des écosystèmes semblent encore fonctionner alors que des espèces y manquent aujourd'hui. Alors, qu'est-ce qui justifie que la protection de certaines espèces entrave le développement économique ?

Le scientifique est ici confronté au risque d'un glissement de compétences qui mérite réflexion. Le passage se fait insensiblement du champ scientifique au champ des valeurs, donc au champ éthique. Où s'arrête la légitimité de l'expert ? Le scientifique peut tenter de s'en tenir à ce qu'il sait. Mais les chances ne sont pas grandes qu'il puisse en rester là : à tort ou à raison, on attend de lui bien davantage. En fonction de ses propres choix éthico-idéologiques, il peut - mais il ne reste pas honnête - tenter de faire pencher la décision dans le sens qui lui paraît le meilleur. Il peut enfin - mais alors il n'est plus seulement scientifique - éclairer le débat de valeurs qui sous-tend la situation expertisée. Faire prendre conscience à tous les acteurs impliqués qu'il n'existe pas de choix qui ne découle d'un positionnement éthique, faire comprendre que la diversité des positionnements éthiques est une réalité et que chacun a sa part de légitimité : n'y a-t-il pas là comme le prolongement nécessaire du diagnostic purement scientifique, technique de la situation  ? Rendre possible des changements de regards : la tâche de l'expert n'est peut-être pas seulement d'informer et d'éclairer sous l'angle technique la prise de décision. Au-delà, elle pourrait être aussi d'ordre éducatif, en conduisant peu à peu les acteurs à comprendre que la décision qui sera prise peut être l'expression d'un projet collectif dans l'élaboration duquel le débat des valeurs a pris toute sa place et chaque acteur, quelle que soit sa position personnelle, a contribué dans un esprit de responsabilité.

Avant tout, le scientifique est un praticien de la curiosité. En la mettant en œuvre, il élabore des savoirs et balise en conséquence les espaces d'ignorance et déplace la frange d'incertitude où il redéfinit sans cesse ses projets de recherche. Son rôle premier dans la société est certainement de partager sa curiosité en action. S'il le fait, sa pratique de l'expertise en sera facilitée, ses interlocuteurs comprenant mieux une démarche qui s'appuie nécessairement autant sur les ignorances repérées que sur les connaissances acquises. Dans tous les domaines, mais cela est patent pour tout ce qui touche à la nature, si la dimension éthique est en arrière-plan, elle vient souvent rapidement au devant de la scène. L'expert, au-delà de sa compétence scientifique, doit alors être capable de faciliter le discernement chez ses interlocuteurs. La prise de décision finale résulte donc d'une dynamique complexe de transactions, par des processus impliquant les acteurs concernés dans des démarches interactives où les évolutions des uns se répercutent sur celles des autres. Jouant un rôle clé dans cette dynamique, le scientifique-expert est en quelque sorte un " transacteur " de la décision publique : disons par là qu'il joue un rôle spécial et assume une responsabilité particulière dans une dynamique de transactions conduisant à une décision non nécessairement consensuelle, mais en tout cas comprise par chacun. On comprend qu'une telle fonction dans la société oblige à voir dans le scientifique bien plus qu'un simple producteur de connaissances. Plus largement, cela oblige à repenser la mission de la communauté scientifique au sein de la société et la (les) façon(s) dont celle-ci se représente les sciences et leur rôle.

1) La larve du pique-prune est qualifiée de saproxylophage car elle vit dans le bois très dégradé, voire dans le terreau qui se forme dans les cavités des très vieux arbres.

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Dernière modification : 26 August 2008