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OMD un agenda, des stratégies |
entretien avec Amartya Sen, Harvard university.
Courrier de la planète : Comment en êtes-vous venu à travailler avec le professeur Mahbub ul-Haq qui est à l'origine de la notion de développement humain ?
Amartya Sen : Nous avions étudié ensemble à l'Université de Cambridge dans les années 1950. Nous étions très bons amis et sommes restés en relation toutes ces années. Il était intéressé par mes écrits des années 1980, tout en m'expliquant que ces démonstrations ne devaient pas rester à l'état de théorie, qu'il fallait les appliquer.
Mahbub ul-Haq savait très bien communiquer avec le public, contrairement à moi. Il savait que tout ce que nous disions devait être parfaitement compris. C'est pourquoi nous avons créé cet indice du développement humain, en prenant en compte des facteurs comme la longévité, la santé, l'éducation, etc. Je trouvais cette idée plutôt banal. Mahbub m'a dit ceci : " Exactement ! Cet indice est banal, tout comme l'est la mesure du PNB. Sauf qu'il est meilleur, en ce sens qu'il prend en compte l'être humain ". Il avait raison, j'avais tort…
Cdp : Dans quelle mesure le paradigme du développement humain a-t-il modifié l'approche classique de l'économie du développement ?
A. S. : Le point de départ de l'approche du développement humain consiste à percevoir les hommes en fonction de leur bien-être et de leur liberté. Cela diffère notablement d'une approche du développement qui se concentre sur les revenus, la richesse et les biens matériels des personnes. C'est une idée très simple au fond. Le plus surprenant est qu'elle a dû être démontrée…
En 1989, lorsque plusieurs d'entre nous se sont joints à Mahbub ul-Haq pour l'aider à lancer les Rapports mondiaux sur le développement humain, nous faisions plus que rechercher des indicateurs du développement qui seraient moins axés sur les biens pour mieux rendre compte des réalités de la vie des gens. Nous nous efforcions également de répondre, à un niveau modeste, à la question sous-jacente : quel effet cela fait-il d'être un être humain ? Devrions-nous ne percevoir le manque qu'en termes de faiblesse du revenu ou de possessions matérielles ? Ou bien ne devrions-nous pas plutôt considérer le manque de certaines capacités élémentaires comme la possibilité de manger à sa faim, d'échapper à une mort prématurée, de savoir lire, écrire et compter, de participer à la vie de la communauté, etc. ?
Le revenu est un facteur qui influe sur nos capacités, mais il y en a d'autres. Et la transformation du revenu en capacités dépend de diverses conditions, comme la vulnérabilité de la personne à certaines maladies, le fait de vivre dans une région où sévissent des épidémies fréquentes ou encore la présence d'écoles dans le quartier.
Notre compréhension du développement humain en général, et des exigences de " l'identité culturelle, la démocratie et l'équité mondiale " en particulier - sujet de la présente conférence -, dépend dans une grande mesure de la réponse que nous donnons à cette question centrale : quel effet cela fait-il d'être un humain ?
Cdp : Comment la notion de développement humain a-t-elle évolué ?
A. S. : Dans un premier temps, l'approche du développement humain s'est concentrée principalement sur des capacités qui sont très universellement recherchées comme vivre longtemps, à l'abri de la maladie et de la douleur, lire et écrire, etc. Il peut y avoir ici des différences subtiles d'une société à l'autre, mais il existe une uniformité considérable dans l'importance attachée à ces capacités très fondamentales. Toutefois, dans les travaux récents sur l'approche du développement humain, le champ s'est élargi de manière substantielle pour inclure les variations des cultures, des croyances et des styles de vie.
Cdp : Dans le même temps, le monde s'est transformé…
A. S. : Il existe une prise de conscience nouvelle. Les dix dernières années nous ont permis d'y voir plus clair sur le monde globalisé dans lequel nous vivons. Nous avons compris au moins trois choses.
Premièrement, nous vivons dans un monde indivis. Jusqu'à présent, les pays riches pouvaient ignorer les intérêts des pays pauvres. Désormais, cela n'est plus possible car leurs intérêts nous concernent en matière de commerce, de communication, de sécurité, de santé et dans beaucoup d'autres domaines.
Deuxièmement, l'idée selon laquelle les pays en développement resteraient à jamais dans leur coin, incapables de sortir de la misère et juste bon à recevoir la charité des pays riches a été remplacée par la certitude qu'avec des politiques imaginatives ils pouvaient devenir des acteurs de premier plan. La Chine en a fait clairement la démonstration. L'Inde aussi, dans une certaine mesure.
Enfin, s'agissant de la sécurité, s'il est faux de dire que la pauvreté crée le terrorisme, il est exact de penser que le fait d'être pauvre et de vivre dans un monde perçu comme injuste et qui vous maltraite crée une grande tolérance à la violence. Les sociétés du Moyen-Orient, par exemple, vivent dans cette perception et nous ne pouvons l'ignorer.
Pour toutes ces raisons, c'est en effet aujourd'hui le bon moment pour se saisir de la Déclaration du Millénaire et obtenir un engagement sérieux de la communauté internationale sur ces questions.
Cdp : Dans cette histoire récente de la pensée du développement, que représentent les objectifs du Millénaire pour le développement (OMD) ?
A.S. : Les OMD ne constituent pas un objet du développement humain en soit - ils ont été édictés par l'Assemblée générale des Nations unies - mais ils sont appelés à le devenir. Il s'est agit de définir une base minimale de ce que la communauté internationale doit réaliser dans un certain nombre de domaines jugés essentiels. C'est un manifeste pour les nations du monde qui s'entendent ainsi sur un programme à réaliser. Je ne crois qu'aux objectifs identifiés, datés et chiffrés. Ceux-là le sont : ils posent la question des besoins et la façon de les satisfaire.
Deuxièmement, ils soulignent l'idée que cela pourrait faire une grande différence de changer les politiques domestiques, aussi bien dans les pays en développement, qui devraient se pencher plus sérieusement sur les domaines de l'éducation et de la santé, que dans les pays industrialisés, qui devraient contribuer à changer les règles du commerce international en assouplissant les protections douanières et les droits de propriété intellectuelle.
Cdp : Qu'en est-il des pays émergents ?
A.S. : Le Brésil, l'Inde et la Chine, pour ne citer que ces exemples, sont dans une bien meilleure position aujourd'hui qu'ils ne l'étaient il y a encore quelques années. Ils sont bien plus en mesure d'assumer leur propre développement économique. Mais cela n'enlève rien à l'importance de la coopération internationale. Il ne s'agit pas que de dépendance. Il s'agit aussi de reconnaître les liens qui unissent la communauté internationale, dans les périodes difficiles mais aussi dans les périodes " normales " durant lesquelles l'inégalité persiste toujours.
Notons que ces pays dits " émergents " n'ont pas du tout les mêmes profils. L'Inde, par exemple, est un pays démocratique, dont les options politiques dépendent d'un Parlement et de l'opinion publique.
En Chine, la situation est différente. C'est le leadership qui prend les décisions. La Chine est passée d'un extrême à un autre, d'un modèle social à un modèle économique, sans parvenir à concilier les deux. Pendant l'époque maoïste, elle a été e pays qui a mené la politique de santé et d'éducation la plus ambitieuse, alors que ses performances économiques étaient médiocres. Puis à la fin des années 1970, elle a entrepris des réformes et transformé notre vision du monde en prouvant qu'un pays pauvre, pour peu qu'il introduise les bonnes incitations, pouvait s'intégrer avec succès dans l'économie mondiale.
Cette réussite a cependant ses limites. Le niveau de santé publique recule et les inégalités se sont creusées avec une rapidité que je n'ai observée nulle part ailleurs.
Ainsi, par exemple, la progression de l'espérance de vie a ralenti : en 1979, les Chinois avaient une longévité de quatorze ans supérieure aux Indiens. Aujourd'hui, le retard n'est plus que de sept ans.
Cdp : Certains se demandent quel est l'intérêt pour les pays industrialisés d'aider des PED, au risque d'en faire de potentiels futurs concurrents ?
A. S. : Premièrement, si l'identité humaine a un sens, alors cela fait partie d'une des obligations de cette identité que de se soucier du sort de l'ensemble de l'humanité. C'est une question d'éthique qu'Emmanuel Kant et d'autres philosophes avaient souligné sur l'universalité du devoir de solidarité entre les êtres humains.
Deuxièmement, nous vivons dans un monde interactif où, pour reprendre les termes d'Adam Smith, " l'échange de biens entre différents pays les rend prospère ". Il y a un gain pour les pays les plus prospères à contribuer au développement des pays les plus pauvres. Craindre qu'ils deviennent des concurrents relève d'une totale incompréhension des mécanismes économiques. On peut construire un monde mutuellement bénéfique.
Troisièmement, il y a l'intérêt à vivre en paix et en harmonie et non pas dans la violence et le terrorisme. Réduire les inégalités et les injustices contribue à réduire les violences.
Ces trois aspects sont des raisons nécessaires et suffisantes pour travailler à la coopération internationale.
Mais notre système date de l'après-guerre, lorsque la moitié du monde était composée d'empires coloniaux. Il ne reflète pas le monde actuel. Dans des institutions comme la Banque mondiale ou le Fonds monétaire international, les donateurs ont trop de pouvoir. Il faudrait établir des relations davantage fondées sur la coopération et le partage des responsabilités entre ceux qui donnent et ceux qui reçoivent.
Cdp : Cela suppose que des valeurs d'équité s'imposent à l'échelle mondiale…
A. S. : Le monde dans lequel nous vivons est à la fois remarquablement prospère et parfaitement misérable. C'est un monde où un contrôle massif des ressources, des connaissances et des technologies côtoie de manière frappante des besoins extraordinaires et des inégalités effarantes.
La gravité des divisions mondiales semble aller à l'encontre de toute notion selon laquelle nous sommes influencés, ou pouvons l'être, par un sentiment opératoire d'identité mondiale. Si nous sommes réellement si proches les uns des autres, comment pouvons-nous nous montrer si distants ?
Dès lors que l'on considère les relations internationales comme essentiellement antagonistes et marquées par l'affrontement plutôt que par des appuis réciproques, il est naturel de demander une réduction de la mondialisation, dans l'intérêt des défavorisés du monde. Le mouvement anti-mondialisation est en fait un phénomène mondial, à la fois par le sujet de ses préoccupations et par sa participation. Les manifestants viennent des quatre coins du monde et s'assemblent pour protester contre ce qu'ils perçoivent comme de graves injustices dont souffrent les habitants de notre planète. En fait, le mouvement anti-mondialisation est peut-être le mouvement moral le plus mondialisé actuellement.
Le principal défi, selon moi, ne concerne pas la mondialisation en tant que telle, mais l'inégalité aux échelles nationale et internationale. Une question cruciale est celle du partage des bénéfices potentiels de la mondialisation, entre pays riches et pays pauvres et entre les différents groupes d'un même pays.
Prix Nobel d'économie
en 1998, Amartya Sen, de nationalité indienne,
est actuellement professeur d'économie et de philosophie
à l'université de Harvard.
Spécialiste de la welfare economics, il défend
une conception de l'agent économique qui inclut au
nombre des motifs d'action non seulement préférences
et intérêts, mais aussi évaluation morales
et affectivité.
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Dernière modification : 21 November 2008