Afrique : (re)penser le politique Afrique
(re)penser le politique"

Marqueurs identitaires

Entretien avec Jean-Loup Amselle Ecole des hautes études en sciences sociales

Le découpage ethnique du continent opéré durant la période coloniale a façonné l’image d’une Afrique peuplée de « société froides », régies par les seules règles du clan et du lignage, sans structure politique centrale. Ce marquage ethnique a contribué à fixer les identités dans le temps, alors même qu’elles ont constamment évolué et qu’il existe une grande variété de marqueurs identitaires.

Courrier de la planète : Quels sont les particularismes de la construction identitaire en Afrique ?

Jean-Loup Amselle : L’Afrique est considérée comme le continent des ethnies. C’est une perspective très ancienne, qui remonte à Kant et Hegel, et au sein de laquelle l’Afrique est perçue comme un continent a-historique. Cette vision s’est perpétuée dans le temps. C’est une conception proprement coloniale, visant à détacher l’Afrique subsaharienne du Maghreb. Le découpage ethnique a été opéré principalement par les officiers, les administrateurs coloniaux et les ethnologues. Une cartographie a pu être dressée avec plus de 700 ethnies et autant de langues, de cultures.

Cette division ethnique de l’Afrique a perpétué l’idée de populations regroupées au sein de sociétés sans Etats, c’est-à-dire des société régies par des clans, des lignages, etc., sans centralisation politique. Cette conception s’est notamment imposée dans l’espace colonial français, où on s’était employé à supprimer toutes les formations politiques de grande ampleur qui existaient au XIXe siècle. Il y a eu une sorte de « refroidissement » des sociétés africaines réduites à l’échelle de l’ethnie. Cette imposition d’une grille ethnique emprunte à une certaine lecture de l’histoire européenne et à son placage sur la réalité africaine. A partir du moment où ces catégories sont disponibles, les populations locales s’en emparent, notamment comme moyen de contrôler l’appareil d’Etat. Pour le colonisateur, l’instrumentalisation du découpage ethnique vise à gérer ces sociétés en s’appuyant sur des chefferies locales.
Ainsi, l’Afrique, telle qu’on se la représente aujourd’hui et telle qu’elle se manifeste à travers ses conflits, est le reflet de la colonisation et de l’imposition d’une grille ethnique qui a rigidifié les rapports intercommunautaires. Par exemple au Rwanda, dans la période précoloniale, il n’existait pas de catégorisation figée, ethnique ou raciale, entre Hutu et Tutsi.

Cdp : Ces découpages ethniques sont donc faux ?

J.-L. A. : Bien sûr, il existait des catégories ou des groupes de populations. Mais ils étaient beaucoup plus fluides que ce qu’on a pu décrire. Les gens s’emparaient de ces marqueurs identitaires dans certains contextes, dans certaines situations. Par exemple, les Bambara au Mali constituent un groupe qui avait une multitude de sens dans la période précoloniale. Ce n’était pas une ethnie en soi : bambara pouvait aussi bien désigner des paysans-païens qu’un groupe ethnique. Ce terme désignait des catégories de gens qui ne parlaient pas forcément la même langue. Vus de Djenné par exemple, les Bambara sont des personnes qui parlent aussi bien le bambara proprement dit, que le sénoufo. Ce sont avant tout des païens, non convertis à l’Islam.

Cdp : Cette vision ethniciste a-t-elle toujours cours aujourd’hui ?

J.-L. A. : Beaucoup moins dans la recherche anthropologique où on utilise des guillemets pour désigner le terme d’ethnie. Mais c’est une vision à laquelle continuent de se référer les populations africaines. Par exemple, dans un pays comme le Mali, c’est une approche qui permet de « vendre » un pays multiethnique, et donc multiculturel, ce qui représente un plus indéniable sur le plan touristique. C’est la richesse de ce pays, qui se marie très bien avec le concept de diversité culturelle tel qu’il est promu par l’Unesco.

Cdp : Quels sont les autres types de ressources identitaires qui ont existé ?

J.-L. A. : A cet égard, un événement fondamental, notamment pour l’Afrique de l’Ouest, est la pénétration de l’Islam à partir du Xe siècle. L’Islam a d’abord gagné la cour des souverains puis, petit à petit, a infiltré les zones rurales, introduisant ainsi un nouveau clivage identitaire entre sociétés musulmanes et sociétés « païennes ». C’est une opposition fondamentale, qui a totalement redistribué les cartes identitaires. Les gens se sont définis autrement. Aujourd’hui, la religion a retrouvé ce rôle de définition identitaire avec le choc entre deux fondamentalismes, islamique et chrétien, qui est à l’origine de nombreux conflits.
Les grands royaumes et Etats précoloniaux ont constitué d’autres ressources identitaires. Se définir comme citoyen de l’empire du Mali, de l’empire Songhaï ou de l’empire du Ghana était aussi une façon d’échapper au cadre ethnique. Les langues actuelles du groupe mandingue, comme le malinké, le bambara ou le dioula, sont des restes de marqueurs culturels d’appartenance à l’empire du Mali.
Aujourd’hui, l’Etat postcolonial constitue bien entendu un marqueur identitaire. Même pour les gens qui peuvent avoir le sentiment d’appartenir au même groupe ethnique, ou disons linguistique, comme les Mandingues, pour reprendre cet exemple, qu’on retrouve au Mali, en Côte-d’Ivoire, en Guinée et au Sénégal, ce qui prime avant tout
est l’appartenance nationale. Ensuite, des tensions, comme en connaît la Côte-d’Ivoire avec la stigmatisation intercommunautaire, peuvent pousser des groupes à se ressourcer dans leurs identités ethno-linguistiques. Mais l’Etat-nation garde une fonction très importante de marqueur identitaire.

Cdp : Observe-t-on un phénomène de « durcissement » des identités ?

J.-L. A. : Ce durcissement est lié à ce qui s’est passé sous la colonisation avec le développement de l’état civil et le marquage ethnique dont j’ai parlé, lesquels ont contribué à fixer les identités. L’Etat actuel est l’héritier de l’Etat colonial. Ses frontières sont restées figées à l’indépendance et, dans certains cas, la seule solution a été l’éclatement, comme au Tchad, au Soudan, en Ethiopie et aujourd’hui en Côte-d’Ivoire. Tous ces phénomènes sont dus à la rigidification des identités.

Cdp : Vous avez développé le concept de « logique métisse »…

J.-L. A. : C’est essentiellement pour décrire l’idée qu’à l’époque précoloniale, il existait une plus grande fluidité des identités, que des changements s’opéraient fréquemment. En somme, il existait des phénomènes de « métissage » entre les cultures et ce bien avant les conquêtes de l’Islam et de l’Europe. Les sociétés étaient déjà mélangées. Contrairement à ce qu’on pense, les sociétés africaines n’étaient pas des sociétés traditionnelles, elles étaient des sociétés historiques. Pour rependre une distinction de Lévi Strauss, on peut considérer qu’il existait en Afrique à la fois des « sociétés froides », du type dogon ou kirdi, organisées sur la base du clan et du lignage, souvent refoulées dans les montagnes, et des « sociétés chaudes » : des chefferies, des royaumes, des empires. Elles ont été refroidies pendant la colonisation quand on a voulu les faire entrer dans un schéma préconçu.
Cette notion de « logique métisse » a connu beaucoup de succès, mais elle a souvent été galvaudée. C’est une notion ambiguë. Elle repose sur des fondements biologiques : pour métisser il faut d’abord isoler des lignées pures. Raisonner ainsi dans le domaine culturel est dangereux dans la mesure où cela induit un paradoxe : le métissage reproduit ce que l’on veut dénoncer. C’est pourquoi je suis passé à la notion de « branchement », qui est une notion plus neutre : l’identité se définit par le fait de se brancher sur un réseau qui existe déjà. Vous avez à disposition un éventail de labels identitaires et vous piochez dedans pour vous fabriquer une identité. Il existe alors une grande latitude dans le choix des items identitaires que vous aller recombiner pour vous constituer une identité propre.

Jean-Loup Amselle est anthropologue, directeur d'études à l'EHESS.
Il est également rédacteur en chef des Cahiers d'études africaines.
Ses thèmes de recherche portent sur : l'ethnicité, l'identité, le métissage, le multiculturalisme et l'art africain contemporain.
Il a notamment publié :
Au coeur de l'ethnie (avec Elikia M'Bokolo, La Découverte, 2005);
Branchements : anthropologie de l'universalité des cultures (Flammarion, 2005);
L'art de la friche, essai sur l'art africain contemporain (Flammarion, 2005);
Vers un multiculturalisme français : l'empire de la coutume (Flammarion, 2001) ;
Logiques métisses : anthropologie de l'identité en Afrique et ailleurs (Payot, 1999)

logo_firefox logo_globenet

AIDA - Le Courrier de la planète -Domaine de Lavalette - 1037, rue Jean-François Breton - 34090 Montpellier - France cedex - cdp -at- courrierdelaplanete.org

Dernière modification : 28 August 2008