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Afrique (re)penser le politique" |
Entretien avec Adebayo Olukoshi Secrétaire exécutif du Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique
Le Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique vise à coordonner une communauté de chercheurs fragmentée. La plate-forme panafricaine qu’il a mis en place est un instrument de valorisation du savoir produit sur le continent. Un vaste chantier dans un contexte de crise avancée du système de l’enseignement supérieur.
Courrier de la planète : Quelles sont les origines du Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique ? Quels sont ses objectifs ?
Adebayo Olukoshi : La création du Codesria en 1973, à l’initiative des universitaires africains en sciences sociales, répondait aux aspirations panafricanistes qui imprégnaient le contexte intellectuel de l’époque. Plus précisément, il s’agissait de construire une plate-forme continentale pour que les chercheurs africains puissent confronter leur savoir et déterminer eux-mêmes un agenda de recherche.
A sa création, le Codesria s’est fixé cinq objectifs. Le premier est de promouvoir la production multidisciplinaire de connaissances sur les réalités politiques, sociales, économiques et culturelles africaines. La combinaison de différentes approches disciplinaires aide à comprendre les situations complexes.
e second objectif vise à lever les difficultés pesant sur la production du savoir en Afrique, en particulier les barrières linguistiques et géographiques qui contribuent à atomiser la communauté scientifique africaine.
Le troisième objectif affirme le principe du respect de la liberté de la recherche académique. En 1973, c’était un objectif important car la liberté d’exercice des universités était remise en cause par certains régimes autoritaires. Des pays interdisaient par exemple l’enseignement des sciences politiques, considérées comme subversives.
Le quatrième objectif consiste à faire entendre la voix des chercheurs africains dans la communauté scientifique internationale afin de rééquilibrer l’asymétrie Nord-Sud dans la production et la consommation du savoir. Il s’agit de remédier au fait que les connaissances produites par la recherche africaine sont très peu intégrées dans les cursus d’enseignement des universités africaines et mal connues à l’extérieur du continent.
Enfin, le dernier objectif du Codesria est de produire un savoir adapté et pertinent pour le projet de transformation sociale du continent. La responsabilité des chercheurs n’est pas seulement de produire du savoir en tant que tel, aussi important soit-il, mais de produire un savoir qui améliore les conditions de vie de la majorité des Africains. A cet égard, la responsabilité sociale des chercheurs est inscrite dans le mandat du Codesria.
Cdp : Comment a été financée la mise en place du Codesria ?
A. O. : Les membres institutionnels du Conseil, universités africaines et centres indépendants de recherche, ont apporté les financements de départ. Dans les années 1970, les universités fonctionnaient plutôt bien et des fonds étaient disponibles pour financer des programmes de recherche et contribuer au fonctionnement d’un réseau comme le Codesria. A la suite des premières grandes crises économiques du début des années 1980, beaucoup d’universités ont perdu leurs capacités de financement. Le Codesria a alors dû diversifier ses ressources. Au fil des ans, il a réussi à attirer des soutiens financiers d’institutions internationales, de grandes fondations (Ford, Rockefeller), d’agences de développement internationales (Suède, Norvège, Danemark), de la Banque africaine de développement et, occasionnellement, des ministères des Affaires étrangères français et hollandais.
Mais avant tout, le gouvernement du Sénégal est un de nos plus anciens et plus importants soutien. Il a offert le statut diplomatique au siège du Codesria à Dakar, ce qui procure d’énormes avantages, y compris fiscaux. Les gouvernements successifs de Senghor, Diouf et Wade nous on toujours aidés, d’une manière ou d’une autre.
Enfin, le Codesria a développé ses propres capacités à générer des revenus substantiels via les cotisations des membres et la vente des publications.
Cdp : Existe-t-il d’autres types de réseaux panafricains de recherche en sciences sociales ?
A. O. : Quand le Codesria a été créé, aucun autre réseau n’existait. Il était précurseur. Aujourd’hui encore, le Codesria demeure le seul réseau de recherche qui travaille à l’échelle de l’ensemble du continent, y compris le Maghreb et les îles (Maurice, Comores, Madagascar), et qui couvre l’ensemble des disciplines des sciences sociales. Le Codesria étend même son champ de recherche aux sciences humaines comme l’histoire, la philosophie et même les arts, qui sont de plus en plus intégrées à nos activités.
Cela étant dit, il existe sur le continent d’autres réseaux de recherche, plus réduits géographiquement ou intellectuellement, comme par exemple l’African Association of Political Science, créée en 1973 et basée à Pretoria ; l’Union for African Population Studies, un réseau de démographes basé à Dakar ; l’African Association of Women Researchers in Development, également basé à Dakar, ou encore l’Organization for Social Science Research in Eastern and Southern Africa (OSSREA), basée à Addis Abeba. Ce sont pour la plupart des « institutions sœurs », qui ont été hébergées par le Codesria pendant quelques années avant de devenir indépendantes. Il est du ressort du Codesria de soutenir de telles institutions dans l’objectif de stimuler la production du savoir en Afrique.
Cdp : Quels sont aujourd’hui les grands lieux de production du savoir en Afrique ?
A. O. : Si on prend les activités organisées par le Codesria comme baromètre, il apparaît qu’à part le Sénégal, où nous sommes basés, le plus grand nombre de communications que nous recevons proviennent du Nigeria, du Cameroun, du Kenya, de l’Afrique du Sud, du Ghana, de l’Algérie, de l’Egypte, des deux Congo et du Maroc.
Cdp : Pourquoi ces pays en particulier ?
A. O. :Cela est d’abord lié à la taille de leur communauté de chercheurs et donc du nombre des universités. Un petit pays comme le Lesotho où il n’existe qu’une seule université a effectivement moins d’occasions que des pays comme l’Afrique du Sud, voire le Nigeria, qui comptent un plus grand nombre d’universités. Ensuite, la contribution d’un pays à la production du savoir dépend de sa capacité à lever des fonds localement pour mener des programmes de recherche. Dans certains pays où il existe beaucoup de centres de recherche, les incitations pour s’imposer à l’échelle du continent peuvent ne pas être très fortes.
En ce qui concerne la participation des pays à nos activités, elle dépend largement de notre capacité à communiquer sur notre programme. Depuis qu’on annonce nos activités dans les trois langues du continent, français, anglais et portugais, on voit émerger de nouveaux centres de production. Les chercheurs mozambicains par exemple ont pris une place importante au sein du Codesria. Nous devons nous assurer que la diversité linguistique et géographique est respectée.
Cdp : Aujourd’hui, quelles sont les principales difficultés auxquelles sont confrontés les chercheurs africains ?
A. O. : La principale difficulté tient à la crise économique prolongée que vivent les pays africains, qui les a conduits à réduire sensiblement les financements alloués à leurs universités. Or des réseaux comme le Codesria dépendent énormément de la robustesse du système des études supérieures. La crise des universités affecte ces réseaux qui doivent alors s’adapter pour prendre en compte le contexte dans lequel évolue la recherche. C’est ce que le Codesria a fait au cours des deux dernières décennies : nous avons organisé des programmes panafricains d’enseignement, des universités d’été et des ateliers méthodologiques. Autant d’activités qui n’étaient pas nécessaires dans les années 1970.
A cette crise économique se sont ajoutés la fuite des cerveaux et le départ à la retraite de toute une génération de professeurs émérites, deux phénomènes qui ont créé un vide pour la formation des jeunes chercheurs. C’est ce vide que nous devons combler aujourd’hui. Le manque d’équipements, le gel des salaires ont poussé nombre d’universitaires à s’exiler. Et puis les campus ont été des hauts lieux de la lutte pour la démocratie qui a gagné le continent dans les années 1990. Ces mouvements ont créé de l’instabilité dans la gouvernance des universités. Les « années blanches », liées aux grèves générales, ont aggravé la crise de l’enseignement.
Par exemple, le système du tutorat a complètement disparu dans de nombreux endroits. C’est pourtant un système très important, non seulement pour aider les étudiants dans la réalisation de leur mémoire ou de leur thèse, mais aussi pour former les jeunes enseignants. La culture des séminaires a également disparu dans de nombreuses universités. Je me souviens qu’étudiant, à l’université au Nigeria, je pouvais profiter de séminaires d’enseignement toutes les semaines. Ils nous permettaient de connaître les résultats des recherches en cours menées par les professeurs. De tels séminaires n’existent quasiment plus aujourd’hui. A la place s’est installée une culture du consulting : les meilleurs chercheurs sont recrutés en tant que consultants par des bailleurs, des gouvernements et des ONG. Aujourd’hui, nous sommes tous devenus des experts consultants, nous ne sommes plus des chercheurs… Avec pour principale conséquence que la recherche africaine a de plus en plus de difficultés à faire entendre sa voix dans les grandes revues scientifiques : si vous passez votre temps à faire du consulting, vous n’avez plus de temps pour écrire des articles. C’est une crise dans la crise, même s’il existe toujours des chercheurs qui sont restés attachés à la production du savoir au sens traditionnel du terme.
Un dernière difficulté concerne la disponibilité en ouvrages scientifiques. Les universités africaines font face à une véritable famine de livres : les bibliothèques ne peuvent plus souscrire d’abonnements à des revues, elles sont très chichement fournies, les références bibliographiques sont datées, etc. Pour venir en aide aux bibliothèques universitaires, le Codesria y diffuse gratuitement des exemplaires de chacune de ses publications. Je reviens juste du Zimbabwe où j’ai visité la bibliothèque de l’université d’Harare pour me rendre compte de la situation : le bibliothécaire était ravi car les seuls nouveaux ouvrages dont il dispose sont ceux du Codesria. Depuis 2002, son établissement est incapable de s’abonner à une seule publication avec ses fonds propres.
Cdp : Quelle est aujourd’hui la place des chercheurs africains au sein des « études africaines » ?
A. O. : Historiquement, les chercheurs africains ont toujours dû lutter pour faire entendre leur voix au sein des african studies. Les origines des études africaines sont coloniales : les premiers chercheurs dont les travaux constituent les fondements des études africaines étaient des missionnaires ou des officiers coloniaux, qui faisaient aussi un travail d’anthropologie et d’ethnographie. Par exemple, un ouvrage classique comme Mariage chez les Wolof a été écrit par l’officier colonial du district de Saint-Louis. Donc à l’origine même de cette discipline, il y avait cette relation inégale, qui a été reproduite au cours du temps, dans différents contextes.
Compte tenu de la crise actuelle, la capacité des chercheurs africains à rivaliser et à s’imposer a sérieusement diminué. C’est seulement une institution comme le Codesria qui cherche à galvaniser ses chercheurs pour s’assurer qu’ils restent actifs dans leur responsabilité de faire entendre la voix de la recherche africaine, ou tout du moins qu’elle ne soit pas ignorée dans les domaines qui intéressent la production de savoir pour le continent.
Nous devons arriver à faire ce que nos collègues indiens ou coréens par exemple sont parvenus à faire, à savoir définir les problèmes et les défis à relever qui nous concernent. Aujourd’hui encore, il y a beaucoup de gens qui préfèreront s’en remettre à la Banque mondiale pour savoir ce qui se passe en Afrique, plutôt que de consulter un chercheur africain. La Banque mondiale est devenue l’interlocuteur naturel. Pour nous, au Codesria, cette situation n’est pas du tout acceptable !
Le CODESRIA a été créé en 1973 pour développer des capacités et des outils scientifiques susceptibles de promouvoir la cohésion, le bien-être et le progrès des sociétés africaines. L'idée était d'établir une communauté panafricaine de chercheurs actifs, la protection de leur liberté intellectuelle et de leur autonomie dans l'accomplissement de leur mission et l'élimination des barrières linguistiques, disciplinaires, régionales, de genre et entre les générations. www.codesria.org

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Dernière modification : 02 September 2010