Etats-Unis
Que faire
de la puissance ?

Un nationalisme d’exception

Entretien avec par Anatol Lieven, New America Foundation

La tradition politique américaine est marquée par un nationalisme dual : le « credo », sa face positive, fruit des Lumières, qui fonde le leadership des Etats-Unis dans le monde, et son « antithèse », face sombre, où le sentiment d’exceptionnalité se transforme en sentiment de supériorité, d’innocence et d’incarnation du Bien. La traduction idéologique et politique de ces deux facettes explique en partie l’attitude messianique de l’Administration Bush et son assentiment par la population américaine, au moins pour un temps.

Courrier de la planète : Quels sont les fondements historiques du nationalisme américain que vous décrivez dans votre ouvrage 1 ?

Anatol Lieven : Les origines du nationalisme américain, qui constitue un élément clé de la culture politique de ce pays, remontent à l’installation des premiers colons. L’image la plus fameuse est celle de « la cité sur la colline » (city upon the hill). Cette formule de John Winthrop, arrivé en Amérique en 1629 et premier « gouverneur » du Massachusetts, illustre l’inspiration biblique et messianique des immigrants puritains : ils allaient fonder la nouvelle terre promise, un îlot de pureté appelé à éclairer le monde. C’est une idée ancrée dans la tradition protestante fondamentaliste anglaise et écossaise des XVIe et XVIIe siècle : une tradition relativement agressive, très dure, avec un sens aigu de l’ethnicité, propre aux minorités religieuses.

Ensuite, la révolution américaine a été un processus très complexe. Elle a certes débouché sur la Constitution, qui est explicitement universaliste (« tous les hommes sont égaux »), mais, comme cela a souvent été remarqué, cette révolution a aussi coupé le lien avec la couronne et l’aristocratie britanniques, qui constituaient l’ennemi catholique anglican, décadent et tolérant. Cette lutte contre la décadence a été une manière de mobiliser les masses populaires protestantes américaines en faveur de la révolution.

Après la révolution, l’image de « la cité sur la colline » est devenue une idée séculaire, liée à la Constitution, la démocratie et l’Etat de droit. Cette image est très ambiguë car traditionnellement les gens bâtissaient des villes sur les collines pour se défendre. En fait, elle révèle deux tendances de la culture politique américaine : d’une part, un sentiment de destin exceptionnel, l’exceptionnalisme, et la conviction de devoir, par l’exemple ou le prosélytisme, faire partager au monde un système aux vertus universelles et, d’autre part, dans une forme de paranoïa, se méfier de ce monde hostile, barbare qui cherche à nous détruire.

Cdp : Selon vous, la représentation intellectuelle et idéologique du nationalisme américain est de type dualiste…

A. L. : J’oppose en effet le « credo », c’est-à-dire les aspects les plus positifs du modèle américain, qui fondent son leadership politique et moral, à ce que j’appelle « l’antithèse », c’est-à-dire l’amertume radicale d’une Amérique profonde qui se perçoit comme agressée par tout ce qui n’est pas comme elle.

Le credo américain, enfant des Lumières, est fondé sur les valeurs politiques de la modernité : la foi dans la liberté, le progrès, le gouvernement constitutionnel, la loi, la démocratie, l’individualisme et l’égalitarisme politique et culturel, qui forment le socle de l’Etat et de la Constitution. Ces principes fondateurs du nationalisme civique permettent aussi de relier les états-Unis aux autres Etats démocratiques dans le monde. Mais ces principes jouent en Amérique un rôle particulier dans la mesure où ils rassemblent une nation disparate et font l’objet d’une adhésion fervente et quasi religieuse. Ce nationalisme intensément idéologique, plus encore que la nationalisme républicain français auquel il ressemble beaucoup, est donc potentiellement très intolérant.

A ce credo répond une face sombre de la tradition idéologique américaine, ancrée dans le calvinisme du XVIIe siècle et dans l’expérience de la colonisation du territoire, qui véhicule une perception inégalitaire, ethnique et pessimiste du monde. Il s’agit d’une vision tournée obstinément en arrière, vers un passé disparu et idéalisé. Cette antithèse du credo caractérise le conservatisme radical, en particulier celui de la droite chrétienne, qui exhorte à restaurer une Amérique plus fidèle à son passé.

Cette persistance d’une religiosité conservatrice a toujours été l’expression de grandes inquiétudes sociales, économiques et raciales. Le conservatisme radical a eu tendance à provenir de classes ou de groupes sur le déclin, ou qui se perçoivent comme tels, à la suite de changements socio-économiques. L’erreur des trente dernières années aura été d’avoir cru à la disparition de cette face sombre de l’Amérique, en apparence balayée par la révolution culturelle des années 1960 à 1990. Or la révolution économique néo-libérale entamée sous la présidence Reagan a produit suffisamment de frustration dans les couches moyennes de la société pour que resurgisse avec force l’antithèse. C’est ainsi qu’ont émergé les fondamentalistes religieux, le sentiment d’une supériorité ontologique de l’Amérique et des pulsions agressives, détournées vers le monde extérieur.

A cet égard, les Etats du Sud, qui ont une place à part et une identité culturelle propre au sein de la fédération, jouent un rôle considérable. Avant la guerre de Sécession, l’expansionnisme du Sud était fondé sur une doctrine de supériorité raciale et de prédestination. Puis elle a mué en un nationalisme d’autant plus agressif que la défaite avait été totale. Après avoir abandonné le rêve d’indépendance, le Sud est devenu le plus fervent défenseur d’un nationalisme belliqueux.

Il faut toutefois préciser, autre particularisme américain, que ces forces ne sont pas ouvertement opposées au credo en tant que tel : d’une manière générale, tout le monde aux états-Unis accepte la République et tout le monde accepte la mission au monde. Le nationalisme américain est donc très complexe et offre de nombreuses facettes qui changent au cours du temps.

Cdp : Le nationalisme américain représente-t-il un danger potentiel pour la démocratie ?

A. L. : Deux possibilités se présentent à l’avenir : si les classes moyennes survivent aux transformations économiques en cours, on peut prévoir un retour au mode positif. Si elles s’effondrent, la prédominance de l’antithèse semble assurée pour longtemps. Mais dans tous les cas, le refus d’un Etat autoritaire, trait fondamental de la culture américaine, commun au credo et à son antithèse, reste un verrou qui prémuni contre le développement d’un certain type de totalitarisme comme l’Europe en a connu.

Cdp : Quelles sont les conséquences politiques du mythe nationaliste dans l’Amérique d’aujourd’hui ?

A. L. : Une des raisons pour lesquelles une grande partie des Américains, en particulier les médias et l’opposition démocrate, suit sans sourciller la rhétorique de George W. Bush tient précisément à la nature du nationalisme américain : la croyance collective en un devoir de répandre la liberté et la démocratie dans le monde. Le credo américain partage avec le communisme soviétique la conviction qu’il représente un modèle applicable à toute l’humanité. Dans les années 1830, Tocqueville avait remarqué que « les Américains sont unanimes sur les principes généraux qui doivent gérer la société ». Et cela est toujours aussi vrai aujourd’hui.

Les états-Unis ont toujours la conviction d’incarner le Bien, ce qui rend la défaite incompréhensible : comme l’Amérique est exceptionnellement bonne, elle mérite d’être exceptionnellement puissante et, par nature, ne peut utiliser cette force à de mauvaises fins. Cette idée est renforcée par le fait que les bienfaits de la mission américaine ont été prouvés en Allemagne, au Japon puis plus tard en Europe de l’Est.

Le mythe nationaliste constitue un ensemble de représentations qui affectent la perception que les Américains ont d’eux-mêmes et du reste du monde. Par exemple, la façon dont les états-Unis pensent aujourd’hui représenter le monde civilisé n’est pas si éloignée de ce que pensaient les nations européennes au début du XXe siècle, comme pour la France et sa « mission civilisatrice ». Le problème est que cette perception est fondée sur des croyances et n’est donc pas modifiée par les expériences de la réalité. Du coup, on ne fait pas de distinctions historiques, comme par exemple entre le Japon d’après-guerre et le Moyen-Orient contemporain.

Cdp : Ce « nationalisme » ne s’apparente-t-il pas plutôt à du « patriotisme » ?

A. L. : Les raisons pour lesquelles le terme de « nationalisme civique » paraît plus approprié que celui de « patriotisme » pour qualifier le courant dominant de la culture politique américaine ont été clairement résumées en 1983 par Irving Kristol, un des pères de l’école néo-conservatrice, lorsqu’il écrivait : « le patriotisme a sa source dans l’amour que l’on éprouve pour le passé de la nation ; le nationalisme naît de l’espoir que l’on a de son avenir, dans la grandeur qui la distingue des autres. » Le nationalisme revêt un caractère plus vivant, plus révolutionnaire, avec une connotation moins négative qu’en Europe.

Cdp : Comment le sentiment nationaliste a-t-il évolué dans l’histoire ?

A. L. : Le chauvinisme et une forme de nationalisme répressif surgissent dans les périodes où les gens se sentent menacés, comme par exemple aux premières heures de la guerre froide avec le maccarthysme. Dans les périodes sans menaces identifiées le chauvinisme régresse. Mais le problème est que chacune de ces paniques morales induisent de nouvelles contraintes exercées par l’administration qui s’impriment dans l’appareil politico-judiciaire. On le voit aujourd’hui avec le Patriot Act et ses multiples atteintes aux libertés civiles fondamentales.

Il y a cinquante ans, le journaliste américain Max Lerner écrivait qu’à mesure que le système est de plus en plus ouvert aux individus, il devient de plus en plus intolérant vis-à-vis du reste du monde. C’est précisément le cas aujourd’hui : cette intolérance à l’extérieur (« avec nous ou contre nous ») s’accompagne d’une plus grande « ouverture » à l’intérieur, du moins en apparence, comme par exemple le fait d’avoir nommé successivement deux Noirs au poste de secrétaire d’Etat, Colin Powell et Condoleezza Rice. Notons toutefois que ces deux personnes se conforment absolument au système américain. Des Noirs comme Martin Luther King ou Jesse Jackson, qui ont adopté une autre attitude, une autre identité, une autre façon d’être américain, ont été, ou sont, beaucoup plus embarrassants.

Cdp : Comment le nationalisme américain a-t-il été analysé par le passé ?

A. L. : Mon travail est inspiré de celui de nombreux chercheurs et historiens, qui ont écrit dans les années 1950 et 60 en réponse à l’engagement américain dans le monde qui a suivi la seconde guerre mondiale. Ils analysaient les différentes pathologies inhérentes à la culture politique américaine, comme le maccarthysme, et leurs racines historiques. Richard Hofstadter écrivait par exemple : « le défaut le plus marquant et le plus répandu de la culture politique américaine est une fâcheuse prédisposition à avoir des accès de fièvre morale, et par conséquent à partir en croisade, qui pourrait être fatale si elle n’était tôt ou tard tempérée par une certaine dose d’indifférence et de bons sens ».

La deuxième génération d’historiens à étudier le nationalisme américain l’a fait en réaction à la guerre du Vietnam. Puis Reagan a été élu, précisément pour faire oublier cette déroute, et a gagné la guerre froide : le credo a alors semblé tout puissant et, paradoxalement, n’a plus fait l’objet d’études historiques.

Cdp : En ce qui concerne les affaires étrangère, on se réfère souvent à une tradition réaliste, opposée à l’idéalisme. Mais de quoi parle-t-on exactement ?

A. L. : Il est difficile de définir exactement la tradition du réalisme. Je ne crois pas que les fondements du réalisme soient intellectuels ou qu’il s’agisse à proprement parler d’une école de pensée. En fait, la tradition réaliste traduit surtout le fait que pour une majorité d’Américains, quelles que soient leurs convictions politiques, sur les sujets vraiment importants, la politique américaine devrait servir les intérêts des états-Unis et de son peuple.

Idéologiquement, Bush a tenté de s’éloigner de cette pensée réaliste en adoptant une posture messianique. Mais dans la politique étrangère qu’il mène, en cherchant à détruire tous les ennemis potentiels des états-Unis, il est très crûment réaliste. Bien souvent, la traduction pratique de l’idéologie revient à être réaliste. Tout ensuite est question d’intelligence. Quand Dick Cheney fait un grand discours sur la nécessité de la démocratie lors d’une visite en Russie et se rend dans la foulée dans les dictatures d’Asie centrale, ce n’est pas cohérent ; c’est une forme stupide de réalisme.

Cdp : Dans votre tout dernier ouvrage, co-écrit avec John Hulsman, vous développez un plaidoyer en faveur d’un « réalisme éthique  » (ethical realism). De quoi s’agit-il ?

A. L : Le réalisme éthique, lancé par des figures politiques des années 1950-60 comme George Kennan, Hans Morgenthau ou Reinhold Niebuhr, insiste sur la responsabilité, la compréhension des intérêts des autres nations et la conscience des limites de la puissance américaine. Cet esprit était au cœur des stratégies des administrations Truman et Eisenhower qui, aux premiers temps de la guerre froide, ont réussi à endiguer le communisme tout en évitant des confrontations militaires de grande ampleur.

Sur la base de ce réalisme éthique, nous formulons le concept de « grande paix du capitalisme mondial », fondé sur l’idée que l’augmentation du nombre d’acteurs majeurs dans le système économique mondial et la recherche de compromis avec eux sur les sujets stratégiques majeurs est largement préférable, d’un point de vue éthique et pratique, à une tentative d’exercice unilatérale de la puissance.

Cela implique de nouer des alliances avec des partenaires et de réellement prendre en compte leurs visions et intérêts, au lieu de faire semblant comme l’a trop souvent fait l’Administration Bush.

Ce réalisme éthique répond à une attente des Américains qui, dans leur ensemble, souhaitent voir établir une politique étrangère qui serve de manière réaliste les intérêts nationaux, tout en en respectant certaines contraintes morales. L’idée par exemple qu’on ne combat pas ses ennemis par tous les moyens. L’objectif de cet ouvrage est de faire sortir le réalisme du monopole intellectuel d’un Henry Kissinger et d’offrir une vision bipartisane – nous ne nous entendons pas avec Hulsman sur les questions domestiques – de ce que pourrait être une politique étrangère radicalement différente de celle qui est proposée actuellement par les Républicains et à laquelle les Démocrates n’offrent pas d’alternative. Aucun de ces deux partis n’est capable d’élaborer une parade satisfaisante aux principales menaces qui pèsent sur l’Amérique, en conséquence de quoi le pays risque de courir de crises en crises.

Au lieu d’affirmer aveuglément un mélange de puissance et d’effet transformationnel de la démocratie, il convient de reconnaître les forces et faiblesses de l’Amérique et celles des autres nations afin de construire la puissance américaine sur une base certes plus limitée mais plus ferme et, surtout, disposant d’un plus large soutien international.

Fondée en 1999, la New America Foundation est un think tank qui a le vent en poupe : il se veut un laboratoire d’idées nouvelles qui transcendent les clivages politiques classiques entre Démocrates et Républicains. Il est basé à Washington et est très présent en Californie.
Se réclame d’un « centre radical ».
www.newamerica.net

Anatol Lieven a publié en 2005 Le nouveau nationalisme américain chez JC Lattès.

En 2006, avec J. Hulsman, il a signé Ethical Realism: A vision for America's Role in the World. Pantheon.

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Dernière modification : 28 August 2008