Etats-Unis
Que faire
de la puissance ?

Une armée de mercenaires ?

par Michael A. Cohen et Maria Figueroa Küpçü World Policy Institute

Le conflit en Irak a révélé l’importance croissante prise par les sociétés militaires privées dans les opérations de guerre américaines. Le recours à des mercenaires n’est pas une nouveauté en soi, mais l’ampleur de l’implication des contractants privés (deuxième plus gros contingent en Irak) pose un certain nombre de questions  : quelles responsabilités vis-à-vis de la chaîne de commandement traditionnelle ou du droit international ? Comment concilier des intérêts privés avec ceux de la politique étrangère ?

En mai 2004, le monde découvrait avec horreur les images atroces du début de l’insurrection irakienne : une vidéo montrant les corps brûlés, disloqués et mutilés de quatre contractants civils qu’une foule d’Irakiens en fureur avait ensuite pendu à un pont en dehors de la ville de Fallujah. Bien peu d’entre nous, toutefois, avaient conscience des bouleversements dramatiques que ces quatre meurtres allaient introduire dans la stratégie militaire américaine. Certes, la montée de l’instabilité et du radicalisme à Fallujah avait déjà suscité des inquiétudes, mais la mort de ces contractants a modifié l’équation politique. Un tel acte de barbarie ne pouvait rester impuni et, contre l’avis des responsables militaires, les Marines américains furent envoyés dans la ville bien plus tôt que ne l’avaient souhaité les stratèges. Le conflit de Fallujah provoqué par leur arrivée, les pertes civiles et les destructions subies par la ville ont terni davantage l’image des Américains en Irak et ont motivé les insurgés à débarrasser le pays des troupes américaines.

Le drame de Fallujah a aussi ouvert les yeux du peuple américain sur l’influence croissante des sociétés militaires privées (SMP) dans les opérations militaires américaines. Bien tardivement, car les SMP sont devenues une composante cruciale, mais souvent passée sous silence, de la stratégie militaire américaine.

On estime que 25 000 membres de SMP sont actuellement engagés en Irak. Cette armée privée de contractants représente le deuxième plus gros contingent de personnels armés servant en Irak et assure un soutien primordial à une armée américaine débordée, en se chargeant notamment de missions de protection, de l’escorte des convois dans les zones hostiles et du gardiennage des sites de reconstruction. Depuis avril 2003, plus de 380 employés de ces sociétés ont trouvé la mort, soit des pertes supérieures à celles cumulées par tous les contingents de la coalition, hors États-Unis1.

La montée en puissance des SMP en Irak n’est pas une nouveauté. Ironiquement, alors que la gauche américaine a généreusement persiflé en arguant que la guerre en Irak était une affaire juteuse pour les sociétés militaires privées américaines telles que Halliburton (autrefois dirigée par le Vice-Président Dick Cheney), c’est sous l’administration Clinton que ces SMP ont commencé à occuper une place plus importante dans les opérations militaires américaines.

La société Halliburton a joué un rôle majeur au Kosovo et en Bosnie, suscitant souvent au passage des commentaires élogieux. Sous l’administration Clinton, la société privée MPRI fut autorisée par le département d’Etat américain à former les militaires croates pendant le conflit des Balkans. Depuis lors, de multiples SMP ont contribué à former et réorganiser les armées de nombreux pays, notamment l’Arabie saoudite, Taiwan et le Nigeria. Des sociétés célèbres ou jouissant d’une réputation honorable sont intervenues dans de nombreux conflits internationaux, notamment au Sierra Leone et, plus récemment, pour prêter main-forte aux États-Unis et à l’OTAN en Afghanistan. Les SMP sont également actives dans de nombreuses opérations humanitaires, de maintien de la paix et de stabilisation aux quatre coins de la planète. Et certains employés de la SMP Blackwater ont même été envoyés en renfort dans la région du Golfe du Mexique suite à la catastrophe provoquée par l’ouragan Katrina.

Cependant, la prédominance croissante des SMP dans les opérations militaires est aussi le signe d’une tendance à bien plus grande échelle : le rôle de plus en plus important des acteurs non étatiques dans la définition et la conduite des affaires internationales.

L’ère des acteurs non étatiques

Pendant des siècles, l’État-nation a été le fondement même des affaires internationales. Mais il semble aujourd’hui avoir perdu ce rôle prédominant. Avec la fin de la rivalité entre superpuissances, la propagation de la libéralisation économique et politique, l’absence d’autorités supranationales fortes et la diffusion des nouvelles technologies de communication, la puissance de l’État-nation s’est très fortement érodée.

Or, ce déclin de la puissance des États laisse un vide qui tend à être de plus en plus souvent comblé par des acteurs non étatiques. Aujourd’hui, les institutions, les entreprises, les groupes d’influence à statut non étatique et même les individus jouent un rôle important, et parfois majeur, dans tous les aspects de la politique étrangère : promotion de la démocratie, envoi d’aide humanitaire, lutte contre le terrorisme international, stimulation de la libéralisation économique, recherche médicale, mais aussi organisation des guerres. Alors que la sécurité nationale semble être le seul domaine dans lequel le pouvoir de l’État devrait être inaliénable, une transformation s’ébauche pourtant. Notre monde fait face à des menaces plus diversifiées et plus complexes que jamais, dont les origines, souvent inédites, peuvent être attribuées à des acteurs non étatiques comme qu’Al-Qaïda.

L’affaiblissement de la menace des conflits entre États ou de la « guerre totale » a modifié la façon dont les États envisagent et mènent les guerres. Alors que l’identité nationale demeure plus forte que jamais, les citoyens de tous les pays montrent bien moins d’empressement qu’auparavant à consentir au sacrifice suprême. D’un point de vue politique, cela restreint la capacité des nations non seulement à organiser la guerre, mais même à la justifier aux yeux d’un public de plus en plus sceptique. D’où les efforts souvent acrobatiques du gouvernement Bush pour dépeindre l’Irak comme un État sponsorisant le terrorisme et représentant une menace directe et imminente pour les États-Unis.

Les implications pour la politique étrangère

Le recours à des mercenaires par les États est vieux comme le monde. Ce qui a changé cependant, c’est la corporatisation rapide de ce secteur ainsi que l’échelle et l’ampleur de l’implication des contingents privés dans les actions militaires internationales. Les SMP sont sorties de l’ombre et ont acquis une respectabilité toute neuve, une grande partie du secteur ayant adopté des pratiques de métier professionnelles et transparentes.

De nos jours, le secteur militaire privé est un marché important. D’aucuns estiment que plus de 1 000 entreprises dominent ce secteur d’activité, avec des chiffres d’affaires annuels qui se calculent en milliards et des opérations dans plus de cinquante pays du monde. L’augmentation des contrats avec les sociétés militaires privées est intervenue au moment où les forces armées nationales réduisaient leurs effectifs. De nombreuses fonctions militaires traditionnelles, telles que la formation, la logistique et la sécurité, sont désormais externalisées. De plus, les SMP offrent une plus grande marge de manœuvre politique aux États. Elles sont un moyen commode de déployer des « troupes » et de promouvoir les intérêts nationaux lorsque ceux-ci ne rencontrent qu’un soutien public mitigé.

Toutefois, peu d’entre nous, abordent les épineuses questions qui découlent de ces nouvelles responsabilités. De nombreuses sociétés engagées par les États-Unis opèrent dans une zone grise échappant à la surveillance du Congrès américain, des codes militaires de conduite et même de la législation internationale.

Par exemple, aux États-Unis, les SMP ne sont pas soumises au code de justice militaire américain. Alors qu’il existe certaines conventions internationales concernant les combattants civils armés, l’application de ces règles reste discrétionnaire et brille en général par son absence. En Irak, si un employé d’une SPM tue un civil irakien, il n’existe quasiment aucun recours juridique pour la famille de la victime. La participation de contractants civils dans l’espace militaire crée également des défis sur le plan opérationnel. Les SMP se situent en dehors de la chaîne officielle de commandement et de contrôle. Mais, aux yeux du citoyen irakien, les actes des contractants civils ne se distinguent pas de ceux des soldats des armées nationales. Ce que voit le citoyen irakien, c’est simplement un Américain armé d’un fusil, avec ou sans uniforme. Les actions illégales des SMP ont donc des retombées directes, et souvent néfastes, sur l’image de leur pays d’origine. Alors que les pro-SMP argumentent que la privatisation est synonyme pour le contribuable d’une innovation accrue, d’un service de meilleure qualité et d’une réduction de la bureaucratie, le tout pour un prix plus concurrentiel, d’après une étude du Bureau de la comptabilité du gouvernement américain datée de juin 2006, ces soi-disant économies de coûts pourraient bien n’être qu’un mirage.

En tant qu’entreprises, les SMP ont une double motivation : faire du bénéfice et mener à bien leur mission. Une telle dualité brouille les lignes de démarcation et peut entraîner des complications. Control Risk Strategies, l’organisme chargé de la surveillance de l’aéroport international de Bagdad, avait ainsi fermé temporairement l’aéroport afin de protester contre le non-paiement des factures par le gouvernement irakien. La conséquence avait été une épreuve de force entre les militaires irakiens, les soldats américains et les employés des SMP. De plus en plus souvent, la dépendance des États vis-à-vis des SMP augmente plus vite que leur capacité ou leur volonté à les réguler.

Le futur défi

Les conflits du XXIe siècle vont nécessiter une coordination croissante entre les États et les forces armées nationales. La gestion de cette relation pourrait bien s’avérer un défi majeur pour les décideurs dans les années à venir.

Les forces armées nationales sont appelées à jouer un rôle de plus en plus important, mais la principale responsabilité de la surveillance et de la régulation de leurs activités incombe aux États, qui doivent apprendre à évoluer le long de la frontière ténue entre le statut de clients et de régulateurs.

Les initiatives du secteur militaire privé peuvent définir le point de référence de ce qui relève du domaine du possible. Les mouvements de veille et les regroupements citoyens continueront à faire la lumière sur les dilemmes soulevés. Mais c’est l’État qui doit fixer les règles du jeu. La défense de l’intérêt public est bien la responsabilité par excellence que les États ne pourront jamais externaliser.

Le World Policy Institute est un institut de recherche. Il a rejoint en 1991 la New School University, un établissement « progressiste » du Greenwich Village à New York. Il cherche à proposer des politiques innovantes dans le débat public avec comme objectif la création d’une société civile transnationale active.
www.worldpolicy.org

Dernière modification : 05 June 2007