Etats-Unis
Que faire
de la puissance ?

Tendances Latines

par Bernard Wasow, The Century Foundation

Les États-Unis ont atteint des écarts de richesse dignes d’un pays d’Amérique latine. La révolution Reagan des années 1980 a sapé les classes moyennes qui, au mieux, stagnent, sans avoir profité du boom des années 1990. Une critique de « gauche »

Le stéréotype de l’autocratie latino-américaine existe. Mais comme tout stéréotype, il ne fait justice ni à la complexité ni à la diversité de l’Amérique latine, tout en traduisant cependant une réalité : les inégalités économiques et sociales sont grandes et vont de pair avec les divisions ethniques et raciales. La mobilité est limitée. Les gouvernements démocratiquement élus, qu’ils soient de gauche ou de droite, craignent de s’en prendre directement à l’élite dirigeante, en augmentant par exemple les impôts sur les riches, et, pour asseoir leur popularité, préfèrent la rhétorique, le geste et augmenter les dépenses publiques par l’emprunt. Ces gouvernements n’hésitent pas à adopter des mesures anticonstitutionnelles pour garantir leur suprématie. L’élite instrumentalise le pouvoir afin de préserver ses propres intérêts économiques et continue à s’engraisser sur le dos des dépenses publiques.

Aujourd’hui, il semble que les États-Unis s’engagent dans la voie du stéréotype de l’économie politique « latino-américaine », tandis que le Brésil, le Chili, et d’autres pays du Sud s’en éloignent.

En 2004, la répartition des revenus des États-Unis était la plus inégale de tous les grands pays industrialisés (quand seuls Hongkong et Singapour faisaient moins bien) – la répartition des revenus en Amérique latine étant la plus inégale au monde. Depuis la fin des années 1970, les États-Unis se sont régulièrement écartés de la moyenne des pays industrialisés, avec des inégalités de revenus en hausse, pour atteindre des niveaux comparables à ceux enregistrés en Amérique latine.

Inégalités en hausse, mobilité en baisse

L’ampleur et les caractéristiques de la hausse des inégalités de revenus aux États-Unis ont été largement étudiées, mêmes si les causes du phénomène restent controversées. En voici les principales caractéristiques : les salaires des hommes dans la partie inférieure de l’échelle salariale stagnent, voire baissent ; dans la partie supérieure de l’échelle salariale, les augmentations sont de plus en plus importantes au fur et à mesure que l’on se rapproche de son sommet ; les salaires des femmes augmentent d’une manière plus uniforme, sauf tout en bas de l’échelle ; de plus en plus de familles ont besoin de deux revenus ; les chefs de famille à hauts revenus ont des conjoints qui ont également des revenus élevés, ce qui aggrave les inégalités entre familles et, enfin, avec l’augmentation du nombre de divorces et de familles monoparentales, l’absence d’une seconde source de revenus pénalise les familles à faibles revenus.

Parmi ces diverses tendances, la plus surprenante concerne sans aucun doute la hausse extraordinaire des salaires au sommet de l’échelle salariale. Emmanuel Saez, de l’université de Berkeley, a montré que l’augmentation des revenus du travail profite aux personnes situées tout en haut de l’échelle salariale. Dans le premier pourcent de contribuables (1,4 million de personnes), voire le premier 0,01 % (14 398 contribuables), deux tranches dont on pourrait juger inutile de tenir compte, l’augmentation des revenus a été si importante qu’elle pourrait à elle seule absorber la majeure partie de la hausse totale des revenus survenue au cours des derniers vingt-cinq ans.

Dans cette période, les foyers à revenus moyens n’ont réussi qu’à maintenir leur niveau de vie tant bien que mal. Les défenseurs d’une telle inégalité de revenus évoquent souvent la mobilité sociale et économique dont les familles profitent depuis des générations aux États-Unis.

Pourtant, les statistiques contredisent l’idée selon laquelle les chances de devenir riche d’un enfant issu d’une famille défavorisée aux États-Unis sont supérieures à celles d’un enfant dans la même situation en Europe. Une étude récente de Thomas Hertz de la American University montre qu’environ 40 % des garçons dont le père se situe dans les premiers 20 % de la tranche inférieure de l’échelle des salaires s’y retrouvent une fois parvenus à l’âge adulte, 6 % environ parvenant à atteindre la partie supérieure. Les statistiques sont identiques pour les enfants nés de parents faisant partie de la même tranche, supérieure cette fois, de l’échelle. Ces chiffres sont inférieurs à ceux que l’on retrouve dans la plupart des pays germaniques et similaires à ceux enregistrés au Royaume-Uni. Ces perspectives d’avenir doivent être corrélées avec la race : les familles afro-américaines en particulier ont tendance à rester pauvres de génération en génération. Un système d’enseignement médiocre et l’insécurité des quartiers dans lesquels elles vivent contribuent à ce manque de mobilité.

Les fortes inégalités et la mobilité économique et sociale limitée qui caractérisent les États-Unis d’aujourd’hui constituent un phénomène préoccupant, dont les possibles conséquences seraient l’évolution vers une société divisée en classes rigides.

Depuis la « révolution Reagan » des années 1980, il est devenu beaucoup plus acceptable pour les riches de montrer leur réussite de manière ostentatoire et d’attribuer leur fort pouvoir d’achat à l’intelligence, et non à la chance. Le système fiscal, qui pourrait servir à réduire le rythme auquel les écarts de revenus progressent, a été au contraire modifié par la mise en œuvre de nombreuses baisses d’impôts ayant pour effet de faire peser le poids de la fiscalité sur les classes moyennes. Ces réductions d’impôts, et les dépenses militaires considérables du pays, sont tout naturellement à l’origine d’un énorme déficit fiscal et de l’augmentation rapide de la dette publique, une constante sous tous les présidents républicains depuis Reagan.

Conséquences politiques

Même lorsque la corruption est à l’origine de la réussite des plus riches, comme ce fut le cas des dirigeants d’Enron, la société civile ne cherche pas à mettre le doigt sur les problèmes sociaux plus profonds. Au sein du gouvernement, la pratique de plus en plus répandue de l’exécutif qui consiste à emprunter des raccourcis pour éviter des lois jugées trop restrictives est considérée par beaucoup comme la marque de l’autorité et du courage, et non d’un mépris pour les règles constitutionnelles.

De plus en plus, les riches envoient leurs enfants dans de grandes écoles privées, rompant en cela avec une longue tradition de l’enseignement public pour tous, ou presque. Etant donné ce manque d’intérêt de plus en plus affirmé de l’élite, ce bien public est négligé. Les riches continuent à emménager dans des quartiers dont l’accès est limité aux seuls résidents et à leurs employés. En bref, les États-Unis ressemblent de plus en plus à l’image stéréotypée d’un pays d’Amérique latine.

Peut-être est-il temps que les Américains du Nord qui tentent de mettre un terme à cette tendance à la latino-américanisation de leur société consultent ceux qui, en Amérique latine, essaient de sortir de la même impasse.

Créé en 1919, The Century Foundation est un think tank qui fonde ses travaux de recherche sur la croyance « qu’un mélange entre un gouvernement efficace, une démocratie ouverte et un libre marché sont la clé de la croissance et de la prospérité des États-Unis ».
Se situe à gauche.
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Dernière modification : 21 November 2008