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L’inusable vitalité de l’Afrique

par Abdourahmane A. Waberi, écrivain

Commençons par un fait divers à l’issue mortelle : Yaguine Koita (14 ans) et Fodé Tounkara (15 ans), deux enfants guinéens, ont été retrouvés morts dans le train d’atterrissage d’un avion de la Sabena lors de son arrivée à Bruxelles en juillet 1999. La police belge a retrouvé une lettre écrite par les deux adolescents deux jours avant leur embarquement en catimini à Conakry : elle fait part de leurs souffrances aux grands de ce monde (« aux excellences messieurs les responsables de l’Europe »), tout en s’excusant par avance de leur geste inopportun (« nous souffrons énormément en Afrique [veuillez] nous excuser très très fort d’écrire »). Le monde entier est en émoi.

En vingt ans, la face du continent a changé en profondeur. Pour ma part, j’appartiens sans conteste, bien que vivant en exil, à ces « Afriques indociles », pour reprendre un titre de l’historien camerounais Achille Mbembe, autrement dit ces millions de jeunes étudiants avides de savoir et portant sur leurs frêles épaules les espoirs des lendemains triomphants. Au sortir des indépendances, la tête encore embrumée par les promesses toutes chaudes des apôtres du panafricanisme tels que Nkwame Nkrumah et Julius Nyerere, ils se lançaient dans les institutions universitaires qui fleurissaient à Accra, Ibadan, Abidjan, Kampala ou Dar-es-Salaam. Deux décennies plus tard, les plus doués d’entre eux deviendront des cerveaux nomades, captés par les centres intellectuels américains.

Les pères fondateurs entonnaient l’hymne de l’Union à Addis Abeba. C’était hier. « Independance cha cha » était la chanson la plus écoutée, notre madeleine proustienne à tous. C’était avant le Biafra et le Rwanda. Indépendances, émergence des nations africaines, parades militaires, hymnes nationaux, larmes et joies de la parturition, mains levées, poings fermés, drapeaux, icônes des libérateurs, médaillons des martyrs, Pères de la nation omniscients, colons en partance, maquisards triomphants, foules anonymes des grands jours : rien ne semble arrêter le mouvement historique lancé sur les rails. Les écrivains prendront la plume longtemps défendue. D’aucuns prendront la tête des cortèges et guideront les peuples, déliant sa parole toute chaude. Baptêmes et bénédictions. Défense et illustration des temps jadis. On ressuscitera Soundjiata, Samory et Chaka. On lustrera des totems identitaires qui ont pour nom Emir Abdelkader, roi Béhanzin, Jugurtha ou André Matsoua. Cependant, sur le double front politique et économique, les affaires se gâtent. Folie des grandeurs illustrée par des projets peu rentables blancs dont on n’a pas fini de payer la facture. Ivresse des discours d’où sourdent les blocages d’abord, la violence et la haine ensuite. Années 1990. L’image la plus marquante de cette décennie est la libération de Nelson Mandela, la plus béante le génocide rwandais et la plus dégoûtante celle de l’écrivain et activiste Saro-Wiwa et ses huit compagnons se balançant au bout d’une corde, dans une prison du Nigeria alors sous la férule de Sani Abacha.

Motifs d’espoir, raisons d’espérer lorsque dix écrivains, deux cinéastes et un artiste plasticien, tous africains, décident de rompre le silence autour du génocide rwandais. Forts de leur seule conviction et armés de leur plume, ils passent deux mois de résidence et de réflexion au Rwanda pour « écrire par devoir de mémoire » après le génocide de 1994. L’objectif, nous rappelle Nocky Djedanoum, écrivain et coordinateur du projet, est « de témoigner de notre solidarité avec le peuple rwandais, essayer de comprendre les causes du génocide, puis réaliser des œuvres de fiction afin de conserver la mémoire de cette tragédie africaine ».

Enfin, un autre motif d’espoir reste la place de plus en plus prépondérante que les femmes – « les têtes tressées » écrivait malicieusement Amadou Hampaté Bâ – ont pris dans la gestion de la cité. Il ne manquait plus qu’une femme présidant aux destinées d’un état africain : c’est désormais chose faite avec l’élection d’Helen Johnson Sirleaf au Liberia.

L’Afrique, seule capable de se dire au monde et de se faire accepter comme elle est, a certes encore des progrès à faire. Elle doit rassurer sa progéniture à défaut de la faire rêver. Après tout, nos deux jeunes guinéens sont les frères de destin des milliers de Marocains, et plus largement Africains, qui tentent chaque semaine, au péril de leur vie, d’aborder l’Europe scintillante, repue et toute proche.

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Dernière modification : 28 August 2008