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Migrations
internationales le chaînon manquant de la mondialisation |
Entretien avec Stephen Castles, International Migration Institute
Depuis les années 1970, les flux mondiaux de migration se sont énormément développés, tout en restant à des niveaux comparables à ceux connus durant la phase précédente de mondialisation, à la fin du XIXe siècle. Le manque de coopération internationale en la matière privilégie des solutions nationales étriquées et souvent polluées par des postures politiques réfractaires. Pourtant, on le sait, les flux de migration continueront et seront même absolument nécessaire dans certaines régions du monde, comme en Europe, où les perspectives démographiques sont alarmantes. Revue d’un phénomène majeur des transformations sociales contemporaines avec un professeur de l’université d’Oxford.
Courrier de la planète : Quelles sont aujourd’hui les grandes tendances des migrations internationales ?
Steven Castles : Il est désormais largement reconnu que la mobilité internationale des personnes est inextricablement liée aux autres flux de la mondialisation, capitaux et marchandises, et qu’en ce sens, les migrations représentent l’une des forces motrices des transformations sociales à l’œuvre dans la période actuelle. Il est donc très important de comprendre les causes et les caractéristiques des migrations internationales, de même que les changements sociaux qui en découlent. Il est d’ailleurs intéressant de noter que la mondialisation a développé des institutions internationales pour gérer les mouvements de capitaux et de marchandises, comme le Fonds monétaire international ou l’Organisation mondiale du commerce, alors que rien de tel n’existe pour encadrer les migrations.
Les migrations internationales se développent très rapidement depuis la fin des années 1970 : le nombre total de migrants (personnes résidant plus d’un an en dehors de leur pays de naissance) a doublé entre 1975 et 2000 pour atteindre 200 millions de personnes en 2005, soit 3 % de la population mondiale, ce qui reste faible et très comparable aux niveaux du début du XXe siècle.
Mais il faut compter avec les migrations internes qui, dans certains grands pays, sont extrêmement importantes, comme en Inde, où on compte 100 millions de migrants, ou encore en Chine, où il en existe 200 millions, voire plus.
Les migrations sont concentrées dans un nombre réduit de régions et de pays, raison pour laquelle elles sont devenues un sujet politique d’une telle importance : 60 % des migrants vivent aujourd’hui dans les pays les plus riches, où près d’une personne sur dix est un migrant, contre une personne sur soixante-dix dans les pays en développement (PED).
En 2005, selon les Nations unies, les mouvements migratoires se répartissaient comme suit : Sud-Sud (61 millions de personnes), Sud-Nord (62 millions), Nord-Sud (14 millions) et Nord-Nord (53 millions). Ces vingt dernières années, la progression des mouvements migratoires n’a concerné quasiment que les mouvements Sud-Nord. C’est le flux qui augmente le plus rapidement, celui qui semble le plus problématique dans le débat public. Tous les autres flux sont restés constants.
Aujourd’hui, les frontières les plus significatives ne sont plus celles qui existent entre les Etats-nations mais entre le « Nord » et le « Sud », à savoir entre les pays riches d’Amérique du Nord, d’Europe de l’Ouest, d’Asie et d’Océanie et des pays plus pauvres d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine. Le « fossé Nord-Sud » n’est évidemment pas d’ordre géographique, mais il est politique et social. Il n’est pas non plus absolu : le « Nord » comprend des zones et des groupes sujets à l’exclusion, quand le « Sud » comprend des villes et des franges de population prospères. Il existe également de vastes zones géographiques ou groupes de personnes qui se situent dans des positions intermédiaires, ou de transition. Le « fossé Nord-Sud » n’est donc qu’une expression générale, utile pour décrire les disparités en termes de revenus, de conditions sociales, de sécurité et de droits de l’homme. Ce fossé crée une pression considérable pour migrer à la recherche de meilleures conditions de vie et de plus grandes libertés individuelles.
Cdp : Géographiquement, comment sont distribués les flux de migration dans le monde ?
S. C. : Les grands flux migratoires vont principalement de l’Afrique vers l’Europe, de l’Amérique latine vers les Etats-Unis ou le Canada et des pays asiatiques comme l’Indonésie ou les Philippines vers le Japon, les Etats-Unis, les pays du Golfe ou l’Europe.
Avec près de vingt millions de personnes qui vivent dans d’autres pays, y compris la deuxième génération née à l’étranger, l’Inde est le plus grand pays de migrants. La plus forte proportion de migrants rapportée à la population totale du pays se trouve aux Philippines et au Mexique, où 10 % de la population a migré.
Le plus grand pays receveur est toujours les Etats-Unis : 35 millions de résidents sont nés à l’étranger, soit 12 % de la population. En Europe de l’Ouest, cette proportion est de 10 %, avec 32 millions de personnes nées ailleurs.
Le plus fort taux d’immigrants est en Australie, avec 4 millions de personnes, soit 23 % de la population totale. Si on ajoute la seconde génération d’immigrés, née en Australie, ce taux représente plus de 40 % de la population. Généralement, les populations immigrées sont concentrées dans les grands centres urbains et c’est Toronto qui connaît la plus forte proportion de population immigrée au monde (44 %).
Cdp : Quels sont les différentes formes de migrations ?
S. C. : La forme de migration la plus importante est d’ordre économique : il s’agit de personnes quittant volontairement leur lieu de résidence d’origine dans le but d’améliorer leurs conditions de vie. Cette migration prend des formes légales, pour des contrats de courte durée par exemple, et illégales, qui répondent souvent à une demande : la main-d’œuvre clandestine est beaucoup plus malléable, moins protégée et peut donc être payée moins chère. Les Etats-Unis abritent ainsi près de 12 millions de personnes en situation illégale. La Malaisie compte elle deux millions de travailleurs immigrés qui, pratiquement tous, ne possèdent pas de documents de séjour. Dans l’UE, on estime qu’il existe entre 3 et 5 millions de travailleurs clandestins, dont 500 000 en Grande-Bretagne.
Il existe un discours dual sur la question : les gouvernements affirment haut et fort vouloir lutter contre l’immigration clandestine mais ne prennent pas les mesures efficaces qui s’imposeraient, à savoir condamner fermement les employeurs.
Cdp : Que représentent exactement les formes de migrations forcées ?
S. C. : Les migrants forcés sont des personnes contraintes de quitter leur lieu de résidence en raison d’une guerre, des violences et des persécutions dont ils font l’objet ou de la dégradation de leurs conditions de vie du fait de la guerre.
Parmi les migrants forcés, on pense communément aux réfugiés : des personnes qui quittent leur pays et bénéficient de la protection offerte par la Convention de Genève sur les réfugiés, signée en 1951. Selon la définition de cette Convention, il y avait 9,2 millions de réfugiés dans le monde en 2004, soit le plus faible total de ces vingt dernières années.
Parallèlement, le nombre de demandeurs d’asile en Europe décroît depuis une dizaine d’années. En rapide augmentation dans les années 1980, ce nombre a atteint son pic en 1992 avec 829 000 demandes, dont plus de la moitié en Allemagne. Mais dans les années 1990, la plupart des pays européens ont restreint les possibilités d’asile pour mettre un frein à l’arrivée de réfugiés.
Aujourd’hui, il existe clairement un conflit entre les droits ouverts aux réfugiés par la Convention de 1951 et la possibilité de ces mêmes réfugiés d’entrer dans un pays comme la France et la Grande-Bretagne pour y déclarer leur statut de réfugié. Avant d’y parvenir, il faut un visa pour quitter son pays. Or les réfugiés politiques, qui sont persécutés dans leur pays, n’ont pas la possibilité de se rendre dans une ambassade pour demander un visa. Et sans visa, les compagnies aériennes ne vous laisse pas partir. Résultat, la plupart des réfugiés ne migrent plus : ils deviennent des déplacés intérieurs dans leur propre pays.
Cdp : A combien estime-t-on le nombre de ces réfugiés à l’intérieur de leur pays ?
S. C. : Le nombre de personnes réfugiées dans une autre partie de leur pays d’origine en raison de la guerre et des violences (internally-displaced persons) est en constante augmentation. Il était en 2005 de 24 millions de personnes dans le monde, réparties dans cinquante-deux pays, en Afrique pour plus de la moitié d’entre eux. Selon les données du Global IDP Project, ces réfugiés de l’intérieur seraient 3 millions au Congo, 2,9 millions en Colombie, 1,1 million en Irak et environ 1 million en Birmanie.
En restant dans les pays dans lesquels ils sont persécutés, ces personnes ne bénéficient d’aucune protection. Le bon exemple est celui des déplacés de la région du Darfour au Soudan. Si 200 000 d’entre eux ont pu fuir au Tchad voisin, ils sont encore quatre millions à être restés au Soudan dans des conditions déplorables.
Il faut également compter les personnes déplacées en raison de projets de développement (development displacees), qui doivent quitter leurs terres du fait de la construction d’un barrage par exemple. La Banque mondiale estime à 10 millions le nombre de ces personnes ainsi déplacées chaque année.
Il y a également les personnes déplacées en raison de catastrophes naturelles (environmental and disaster displacees) : inondations, sécheresses, tremblements de terre, etc., et, enfin, les rapatriés (returnees), des personnes qui rentrent chez elles après un conflit.
De manière générale, la migration forcée est un phénomène qui concerne presque exclusivement les pays les plus pauvres et constitue donc une grave entrave au développement économique et politique de ces pays. Pourtant, cette question ne figure pas au nombre des objectifs du Millénaire pour le développement, définis en 2000 par les Nations unies.
Cdp : Plus généralement, qu’y a-t-il de particulier dans la période contemporaine en ce qui concerne les migrations internationales ?
S. C. : La mondialisation, définie comme la multiplication des flux transfrontaliers et des réseaux transnationaux, a modifié le contexte dans lequel s’effectuent les migrations en créant notamment une forte pression culturelle à la mobilité. Par ailleurs, le développement des communications électroniques facilite la dissémination de la connaissance sur les parcours migratoires et les opportunités de travail. Enfin, avec la réduction des coûts de transport de longue distance, les migrants peuvent aller et venir plus facilement qu’auparavant. Ils migrent pour de courtes périodes, retournent chez eux, puis migrent à nouveau. C’est ce qu’on appelle les « migrations circulaires », un schéma par lequel est facilitée la circulation des migrants entre pays d'origine et de résidence.
Ainsi, la mondialisation a transformé le caractère même des migrations. Dans le passé, la plupart des migrants partaient seulement dans un pays, avec l’idée de s’y installer de manière permanente ou pour une durée temporaire. Aujourd’hui, comme le montrent par exemple les travaux de Michel Peraldi sur les migrants maghrébins vers la France, l’Espagne ou l’Italie, ils développent des stratégies qui ne conduisent ni à une installation permanente, ni à un retour permanent, mais plutôt à des séjours répétés, de durée variable, ponctués de retours dans les pays d’origine. Même des pays traditionnels d’immigration comme l’Australie constatent que les entrées temporaires pour travailler ou étudier dépassent le nombre d’entrées pour une installation permanente. De même, de plus en plus de jeunes Australiens considèrent qu’une expérience de travail à l’étranger est importante pour leur carrière. Les migrations prennent donc des formes de plus en plus variées et complexes.
Cdp : Comment les politiques publiques peuvent-elles prendre en compte ces nouvelles formes de migrations ?
S. C. : Les politiques sont en fait très peu réactives face à ces évolutions. Elles peuvent même s’avérer totalement contre-productives. Prenons l’exemple des Etats-Unis, un cas d’école. Il y a encore une quinzaine d’années, la plupart des Mexicains migraient de façon « circulaire », en multipliant les allers et retours, au gré des opportunités de travail, car ils ne souhaitaient pas s’établir définitivement aux Etats-Unis. Il s’agissait généralement d’hommes seuls, qui retournaient ainsi régulièrement au Mexique retrouver leur famille. Et puis en 1994, pour réduire l’immigration mexicaine, le président Clinton a lancé l’opération « Gatekeeper », qui a consisté à sécuriser la frontière américano-mexicaine à l’aide de fils barbelés, d’hélicoptères, de miradors et en doublant le nombre d’agents de police à la frontière. Mais en fin de compte, les passages illégaux de la frontière n’ont absolument pas diminué et l’agriculture californienne n’a pas connu de pénurie de main-d’œuvre immigrée. Pire, compte tenu des objectifs affichés, cette opération a contribué à augmenter les installations permanentes de migrants vu la dangerosité croissante du passage de la frontière.
Il s’agit là d’un cas classique de loi qui cherche à réduire l’immigration et dont l’effet est tout à fait inverse et qui, dans ce cas, transforme une immigration temporaire en immigration permanente. Curieusement, on voit que l’administration Bush est en train de faire la même erreur en décidant l’extension du mur frontalier…
Cet exemple nous enseigne que la faillite des politiques migratoires n’est apparente qu’au bout d’un certain temps. Elles ont donc beaucoup de chances d’échouer si elles sont élaborées sur une vision à court terme. Il convient au contraire d’analyser les processus migratoires comme un processus social de long terme avec ses dynamiques propres, depuis la décision de partir du pays d’origine, jusqu’à l’établissement dans le pays d’accueil, la formation d’une communauté et la naissance d’une nouvelle génération.
Cdp : Dès lors, quelles seraient les clés d’une politique publique migratoire efficace ?
S. C. : D’une manière générale, tous les pays industrialisés font face au même problème : un déficit de main-d’œuvre, à tous les niveaux de qualification, qui ne peut pas être comblé par leur propre population. A moyen terme, le meilleur moyen de gérer cette difficulté serait de mettre en œuvre des politiques d’immigration légale. A plus long terme, la solution serait d’œuvrer au développement des pays d’origine pour diminuer les stocks de migrants potentiels. Il ne s’agit évidemment pas que d’une question de politique migratoire. L’ensemble de l’équilibre des relations économiques et commerciales internationales est en cause. On sait bien par exemple que les subventions américaines et européennes à l’agriculture sont l’une des principales raisons de l’appauvrissement des paysans africains.
Cette approche globale de la question des migrations internationales semble être la voie la plus prometteuse pour répondre à la fois aux besoins de main-d’œuvre des pays industrialisés et aux besoins de développement des pays d’origine. Pour cela, il faudrait une réelle volonté de la part des pays receveurs de migrants de collaborer avec les gouvernements des pays d’origine pour obtenir des bénéfices économiques mutuels. Or jusque là, la coopération internationale, notamment européenne, vise simplement à mieux contrôler les flux de migrants.
Cdp : Depuis 1973-74, les pays de l’UE appliquent des politiques d’accueil des immigrés beaucoup plus restrictives…
S. C. : La raison évoquée a été celle du choc pétrolier, considéré alors comme le début d’une période de stagnation économique et de forte augmentation du chômage dans les vieux pays industriels. Les gouvernements de pays comme la France et l’Allemagne ont alors imaginé que le chômage pourrait être réduit en renvoyant les immigrés chez eux. Mais cela ne s’est pas produit. Le regroupement familial a augmenté à la fin des années 1970 et tout au long des années 1980, si bien que les populations immigrées se sont établies définitivement dans leur pays d’accueil.
Mais le choc pétrolier n’a été qu’une étincelle : il existait des facteurs fondamentaux à l’œuvre qui auraient de toute façon obligé à repenser les politiques de recrutement de main-d’œuvre étrangère. En particulier, le fait d’entrer dans une nouvelle phase du développement du capitalisme : au lieu de concentrer la production manufacturière dans les vieux pays industriels, les nouvelles techniques de communication et de gestion ont rendu plus rentables les investissements dans les PED, où les salaires sont plus faibles. Du coup, les pays européens ont pensé que la main-d’œuvre immigrée peu qualifiée n’était plus nécessaire, voire même qu’elle devenait économiquement et socialement dangereuse.
Cdp :Assiste-t-on aujourd’hui à un nouveau tournant dans la politique européenne des migrations ?
S. C. : II existe effectivement un discours officiel différent. Un tournant important a été opéré avec la remise en 2001 du rapport allemand de la commission Süsmuth, qui établissait le fait que l’Allemagne était bel et bien devenue un pays d’immigration et qu’elle devrait continuer de compter sur la main-d’œuvre étrangère tant pour des emplois qualifiés que non qualifiés. En Grande-Bretagne, après trente ans sans études économiques sérieuses sur l’effet des migrations, un rapport public a établi l’apport bénéfique de l’immigration sur l’économie nationale.
Aujourd’hui, les chefs d’entreprises, des politiciens et même la Commission européenne reconnaissent qu’il y aura d’énormes besoins de main-d’œuvre dans les vingt à cinquante prochaines années, à tous les niveaux de qualification, et qu’il est clair que la population européenne ne suffira pas seule à répondre à cette demande. Des programmes de travailleurs migrants temporaires ou saisonniers ont même déjà été réintroduits dans un certain nombre de pays comme l’Allemagne, les Pays-Bas, la Norvège, l’Irlande, la Belgique, la Suisse, l’Italie, l’Espagne ou la Grande-Bretagne. En outre, des pays comme l’Italie ou l’Espagne ont eu recours à de vastes programmes de régularisation des immigrés clandestins.
Cdp : Quelles sont les raisons qui expliquent un tel changement d’attitude ?
S. C. : La première raison est économique : les pays riches ont pris conscience du fait qu’ils ne pourraient pas délocaliser toutes les activités peu qualifiées dans les pays à bas salaires. Les industries automobile, informatique ou textile par exemple peuvent être délocalisées en Chine, au Brésil ou en Malaisie. Mais ce n’est pas le cas du bâtiment ou des industries de services comme les restaurants, les hôtels, les hôpitaux et bien d’autres, qui doivent être localisées auprès des consommateurs.
L’autre raison est démographique : le taux de natalité est devenu très faible. A tel point que dans certains pays, le niveau de la population commence à décliner et la moyenne d’âge à augmenter. Donc par effet mécanique, il y a de moins en moins de personnes en âge de travailler alors qu’il faut financer de plus en plus de retraités.
Ainsi, les projections d’Eurostat montrent que la population de l’UE à 25 pourrait passer de 457 millions d’habitants en 2004 à 450 millions en 2050, soit un déclin global de 1,5 %. Il sera particulièrement marqué dans les dix pays nouveaux entrants dans l’UE en 2004 (11,7 %), en Allemagne (9,6 %) et en Italie (8,9 %). Plus sérieux encore est le déclin de la population en âge de travailler qui devrait passer, toujours dans l’UE à 25, de 67 % aujourd’hui à 57 % en 2050 ; alors que dans le même temps, la proportion des plus de 65 ans passera de 16 à 30 %.
Face à ce vieillissement de la population, l’UE réfléchit sérieusement aux manières de relancer l’immigration économique. En décembre 2005, la Commission a présenté un « programme d’action relatif à la migration légale » pour la période 2006-2009. Mais ce programme ne concerne quasiment que les travailleurs qualifiés. Cela signifie que le besoin en travailleurs non qualifiés sera rempli par des travailleurs clandestins et que l’UE va drainer les populations les plus qualifiées des PED qui en ont pourtant grand besoin. Par exemple, il y a aujourd’hui plus de médecins malawites qui exercent à Manchester qu’au Malawi.
Cdp : Pourquoi les pays européens ne sont-ils pas en mesure de se coordonner sur la question des migrations ?
S. C. : Le principal obstacle tient au fait que les Etats considèrent ces questions comme l’un des derniers bastions de leur souveraineté. Il est devenu presque crucial pour un gouvernement de pouvoir décider qui peut ou ne peut pas entrer dans son pays et comment il peut en devenir citoyen. Même des petits pays comme l’Autriche se sentent très concernés par ces questions. Les Etats veulent continuer de donner l’apparence qu’ils contrôlent les migrations, d’autant que la montée des partis populistes européens anti-immigration ont pesé sur le débat public. Les partis traditionnels se sont calés sur cet agenda. Résultat, les gouvernements n’osent pas annoncer à leurs concitoyens qu’ils auront besoins de nouveaux migrants. Ils préfèrent afficher une position inflexible. D’où une situation contradictoire par rapport aux besoins de l’économie qui conduit au développement de l’immigration illégale. Une situation qui n’est bonne ni pour les travailleurs locaux, qui subissent la concurrence de clandestins, ni pour ces migrants, qui se retrouvent dans des conditions sociales déplorables, et ni pour le public, qui a le sentiment qu’on ne maîtrise pas ce flux de travailleurs clandestins.
Cdp : Vous avez conduit des recherches sur les migrations en Asie de l’Est, quelles en sont les principales leçons ?
S. C. : A la fin du XXe siècle, les pays d’Asie de l’Est ont connu une rapide augmentation des migrations internationales. Les migrations vers les Etats-Unis, le Canada et l’Australie ont débuté dans les années 1960 et après le choc pétrolier de 1973, de nombreux travailleurs asiatiques ont été recrutés par les pays pétroliers du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. Conjointement à la croissance économique, les mouvements intra-asiatiques se sont développés à partir du milieu des années 1980. Si bien qu’en 1997, les migrations vers le Japon et les pays nouvellement industrialisés étaient quasiment égales en volume aux flux vers les pays pétroliers. En 1996, le nombre de travailleurs asiatiques employés en dehors de leur pays en Asie était évalué entre 3 et 5 millions, autant que le nombre de migrants établis dans d’autres régions du monde.
L’approche adoptée par les autorités a été d’essayer d’éviter l’expérience européenne : ils ne voulaient pas d’installations permanentes afin que les migrants ne deviennent pas des citoyens dans leur pays de destination. Les gouvernements ont donc édicté des conditions très restrictives pour les travailleurs migrants, voire ont tout simplement interdit l’immigration, développant ainsi les mouvements clandestins, comme au Japon ou en Malaisie. Mais cette approche est amenée à changer rapidement tant il est clair aujourd’hui que certains groupes de migrants s’installent de manière permanente, en raison notamment d’une demande de main-d’œuvre étrangère continue de la part des employeurs.
Il est donc fort probable que l’Asie de l’Est finisse par suivre la voix européenne, conduisant au développement non planifié d’une société multiculturelle et à une modification de ses modèles de citoyenneté et d’identité nationale. Déjà les transformations sociales liées aux migrations sont évidentes dans les pays d’origine comme les Philippines ou d’arrivée (Japon, Malaisie).
Cdp : Que tirer de vos résultats de recherche ?
S. C. : On peut constater aujourd’hui que les avancées de la recherche sur les migrations commencent à diffuser dans les corps intermédiaires capables de les traduire en expertises publiques. Il reste maintenant à trouver une véritable volonté politique pour transformer substantiellement les orientations qui sont prises. Cela requiert une mobilisation active de la société civile et des politiques, à la fois dans les pays d’origine et de destination, en maintenant une relation étroite entre les politiques migratoires, commerciales, financières, de développement et de sécurité. En clair, la question de la mobilité humaine ne peut plus être traitée de manière isolée.
L’International Migration Institute vise à développer des perspectives de long terme sur les dynamiques de migrations internationales avec deux objectifs : instruire de nouvelles approches théoriques et méthodologiques de recherche et renforcer les capacités afin de mieux gérer les changements dans les processus de mobilité humaine à travers le monde.
www.imi.ox.ac.uk
La page perso de Stephen Castles

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Dernière modification : 30 July 2010