Migrations internationales Le chaînon manquant de la mondialisation Migrations internationales
le chaînon manquant
de la mondialisation

Stigmatiser, enfermer

Jérôme Valluy, Université Panthéon-Sorbonne

Camp ouvert à Sangatte, fermé à Lampedusa ou à Malte, zones d’attente dans les aéroports et « camps avancés » en Libye et au Maroc : les centres de détention administratifs se multiplient pour mettre à l’écart les immigrés devenus indésirables. Cette situation est le fruit de campagnes de stigmatisation et de la banalisation d’un discours sécuritaire anti-immigration.

Les logiques de stigmatisation, de mise à l’écart et d’enfermement des migrants sont apparues graduellement dans les paysages politiques européens. Le phénomène est encore peu étudié dans les sciences sociales mais suffisamment déjà pour inciter deux revues à réunir différents spécialistes du sujet. Les revues Cultures & Conflits (Sociologie politique de l’international) et Politix (Revue des sciences sociales du politique) entendent, par la publication simultanée et coordonnée de numéros sur ce sujet, l’inscrire sur l’agenda scientifique et dans l’espace public : comment analyser ce mouvement actuel de stigmatisation, de mise à l’écart et d’enfermement des migrants ? Quelles informations, quelles connaissances sont disponibles pour quels publics ?

Ces deux numéros bénéficient de travaux, études et recherches produits depuis le début de l’année 2003 par des réseaux associatifs et universitaires : le réseau Migreurop a organisé le colloque sur « Les camps d’étrangers en Europe » en juillet 2003 au Parlement européen et produit la carte « Des camps d’étrangers en Europe et dans les pays méditerranéens »2. Le réseau Terra (Travaux, études et recherches sur les réfugiés et l’asile)3 a organisé la rencontre sur « Les camps d’étrangers en Europe » à l’Université Paris-1 en septembre 2003, a lancé en janvier 2004 un « appel à manifestation d’intérêt » sur le thème « Stigmatisation, mise à l’écart et enfermement des nouveaux migrants dans les pays occidentaux et zones limitrophes (demandeurs d’asile, réfugiés, déboutés du droit d’asile, sans-papiers) » et a co-organisé en juin 2004, avec l’Université d’Evry, l’Université Paris-8 et le Conservatoire national des arts et métiers, le colloque « Des zones d’attente aux camps : Sangatte… Lampedusa… Guantanamo… ».

L’Europe des camps

A une Europe d’un titre commun de rejet (le visa Schengen) correspond aussi, telle est notre hypothèse, la genèse d’une Europe des camps d’exilés. Lorsque nous parlons de « camps d’exilés » il ne s’agit pas seulement des « camps de réfugiés » tels qu’on les connaît dans toutes les parties du monde, y compris en Europe, à proximité des pays ou des zones de conflits armés ou de catastrophes naturelles. Il ne s’agit pas du tout des « camps de concentration », instruments de génocide, tels que l’Europe les connut durant la seconde guerre mondiale. Il s’agit de l’ensemble des lieux d’enfermement et de regroupement forcé des exilés qui se tournent vers l’Europe pour y trouver refuge, qu’ils soient demandeurs d’asile, réfugiés, sans-papiers (déboutés du droit d’asile ou n’ayant pas demandé l’asile) ou simples migrants de passage dans un pays voisin de l’Europe. Certains camps sont fermés, quasi-carcéraux, d’autres sont ouverts mais néanmoins contraignants, voire incontournables. L’enfermement relève aussi de « zones d’attentes », de « centres de rétention », « d’hébergement » (éventuellement forcé), parfois d’une prise en charge humanitaire d’urgence. Certains lieux sont institutionnalisés tandis que d’autres paraissent plus incertains, improvisés à la hâte à l’occasion d’un afflux de migrants. Le provisoire peut être durable comme on le constate pour bon nombre de camps de réfugiés dans le monde, mais il peut aussi être stratégiquement éphémère pour éviter toute focalisation médiatique ou mobilisatrice. Ces sites peuvent être définis juridiquement ou relever de « régimes » d’exception ; refléter une banalisation politique et technocratique de la mise à l’écart des migrants ou bien une extension des « zones grises » de non droit à l’intérieur même des états de droit. Les camps varient aussi au regard des conditions de vie et de respect des droits humains : on va des formes d’hôtellerie imposée, voire quasi-carcérale, à des camps indignes de l’humanité.

Que dévoile sur les sociétés européennes la banalisation des formes de mise à l’écart, de regroupement et d’enfermement des migrants ? Comment se sont construits les représentations sociales actuelles relatives aux nouveaux migrants et les stigmates dont ils sont aujourd’hui porteurs (faux réfugiés donc tricheurs, parasites et envahisseurs, facteurs d’insécurité, etc.) ? Comment passe-t-on dans les politiques publiques européennes de la stigmatisation à la criminalisation des nouveaux migrants ? Les contributions réunies dans ce numéro ne prétendent évidemment pas répondre à toutes les questions mais explorent quelques dimensions essentielles de ce vaste sujet.

L’Europe politique se présente sous un jour particulier lorsqu’on considère les efforts actuels pour multiplier en son sein et chez ses voisins les dispositifs de regroupement forcé et d’enfermement des exilés (demandeurs d’asile, réfugiés, sans-papiers, clandestins, etc.). La nouveauté réside moins dans l’existence de ces dispositifs que dans la facilité avec laquelle ils sont affichés comme instruments ou finalité de politiques publiques. Ceci révèle une transformation profonde des cultures européennes et de la gouvernance à l’égard des exilés, autrefois victimes à aider, aujourd’hui coupables menaçants. Or cette convergence européenne, souvent imputée aux opinions publiques, passe par trois processus dont on peut montrer l’origine élitaire : la spirale du rejet des demandes d’asile, le tournant national-sécuritaire à l’égard des étrangers et l’harmonisation européenne de la lutte contre l’immigration sous couvert de « justice, liberté et sécurité ». Les cultures politiques européennes se transforment ainsi sous l’effet de la montée en puissance d’une xénophobie de gouvernement (Jérôme Valluy*).

Un caractère déshumanisant

Les camps d’enfermement d’étrangers, qui constituent la partie la plus visible du processus, se multiplient ainsi dans tous les états membres et autour de l’Europe sous des formes diverses et variées. Les premières démarches indépendantes de recensement et de classement de ces camps ont récemment vu le jour. Elles font apparaître un phénomène d’ensemble à l’échelle du continent européen et de la zone euro-méditerranéenne. Et si les formes de regroupement forcé et d’enfermement sont très hétérogènes, ces espaces se ressemblent par leur caractère déshumanisant pour les migrants et la multiplication des violations de droits fondamentaux. Etroitement liés à d’autres politiques de maintien à l’écart des étrangers (politique des visas, des charters, de « l’asile », etc.), les camps sont supposés servir à l’endiguement de l’Europe avec néanmoins une efficacité faible pour un coût élevé, de telle sorte que la raison de leur existence semble se situer dans l’ordre du symbolique. L’actualité la plus récente est celle de l’externalisation des camps (Caroline Intrant*, Pierre-Arnaud Perrouty*).

Parmi les espaces d’internement destinés aux étrangers, les centres de rétention administrative présentent la particularité de se trouver directement au contact des sociétés européennes, mais aussi de leurs espaces publics. Ces centres s’insèrent dans des dispositifs plus vastes de détection des étrangers présents irrégulièrement sur le territoire des états de l’espace Schengen. Ils doivent à ce titre permettre de prélever sur les exilés une information favorisant leur éloignement du territoire ou tout au moins leur « traçabilité ». L’exemple d’un centre de rétention français permet d’analyser la manière dont s’organise concrètement ce prélèvement de l’information, mais également de voir comment cette organisation est relativisée, voire déjouée, par la possibilité de contacts non formalisés et non maîtrisés des étrangers retenus avec l’espace public dont ils ont été retranchés (Nicolas Fischer*).

Contrairement à la banalisation dont ils font l’objet dans les discours officiels et bien qu’ils ne soient pas comparables aux camps de déportation et d’extermination propres aux régimes totalitaires, les centres de regroupement forcé et d’enfermement des exilés sont à proprement parler des camps, c’est-à-dire des lieux de maintien sous contrôle d’humains indésirables. A côté, voire à l’encontre de leurs fonctions officielles (limiter les flux migratoires et organiser le rapatriement des étrangers non admis), ces camps répondent à des finalités multiples, symboliques, politiques et économiques : cantonner l’étranger dans l’image et le rôle que lui réservent nos sociétés. Il s’agit d’utiliser la précarité de l’immigration irrégulière pour renforcer les appareils répressifs, la dérégulation du rapport salarial et la flexibilité du travail. La fonction réelle et symbolique des camps s’inscrit ainsi dans un schéma plus global de société : le néolibéralisme sécuritaire (Mathieu Bietlot*).

Externalisations méditerranéennes

Un autre type de camps apparaît en République de Malte (400 000 habitants). Située à mi-chemin entre l’Europe et l’Afrique, elle est depuis toujours à la croisée des circuits migratoires qui traversent la zone méditerranéenne. Face aux embarcations de fortune qui échouent par choix ou par hasard sur les plages maltaises, les autorités mettent en œuvre une politique systématique d’enfermement des étrangers. Malte, en rejoignant l’UE, y fait entrer ainsi un des résultats possibles des politiques européennes : l’enfermement généralisé des migrants, sans distinction de statuts ou situations individuelles, dans cinq camps fermés et gérés selon un modèle très bureaucratique. Les conditions matérielles de détention, dans des locaux inadaptés ne répondent pas aux standards minimums en matière d’hygiène et de respect de la vie privée. Les détenus qui sollicitent l’asile sont soumis à un régime incompatible avec les normes internationales. Malte offre aujourd’hui un exemple de société européenne vivant au milieu des camps et s’habituant à cette situation (Claire Rodier*, Catherine Teule*).

L’Europe impose à ses voisins, par voie de coopérations asymétriques et de partenariats dominés, la sous-traitance des tâches de traque, dissuasion et éloignement des migrants. Les relations euro-méditerranéennes se trouvent ainsi orientées de plus en plus exclusivement par cette lutte contre l’immigration. Avec aussi un intérêt financier à collaborer, le Maroc, comme d’autres pays limitrophes, devient un terrain d’expérimentation avancé des logiques de répression et d’enfermement de ceux qui s’exilent vers l’Europe. A travers ce processus d’influence, l’Europe diffuse ses propres logiques sécuritaires et anti-migratoires dans les politiques publiques et plus largement dans la vie politique de ses voisins dont elle affecte l’agenda politique ainsi que les modalités d’action publique (Abdelkrim Belguendouz*). o


* Il s’agit des auteurs publiés dans le n° 57 de Cultures & Conflits.

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Dernière modification : 22 November 2008