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Refléter une société plurielle

Reynald Blion, Président de Institut Panos Paris

Comment aborder l’information en rendant compte de l’ensemble des points de vue de la société ? Comment donner aux migrants la possibilité d’exprimer leur vision de leur pays d’origine, de la société dans laquelle ils vivent et de leurs évolutions ? Ce sont quelques unes des questions que se posent depuis plus de vingt ans une ONG comme l’Institut Panos.

Courrier de la planète : Comment et pourquoi l’Institut Panos travaille-t-il sur les migrations ?

Reynald Blion : Panos Paris travaille sur le renforcement du pluralisme de l’information dans les médias au Sud comme au Nord. Depuis longtemps, l’Institut anime des programmes de formation de journalistes en Afrique, qui ont débouché en 2000 sur la création de l’Institut Panos-Afrique de l’Ouest. Un programme équivalent est aujourd’hui en place en Afrique centrale.

Depuis le début des années 1990, un autre axe s’est développé, visant le pluralisme de l’information sur les migrations internationales en France et en Europe. L’idée initiale était de produire une information destinée aux journalistes, aux leaders politiques et aux décideurs de la société civile sur les dynamiques sociales, politiques, économiques et culturelles produites par les communautés issues de l’immigration installées en Europe, plus particulièrement en France. Il ne s’agissait pas de produire une information ex nihilo, mais de collaborer avec des organisations issues de l’immigration.

Dans un premier temps, Panos s’est intéressé aux organisations de solidarité issues de l’immigration (OSIM) de la vallée du fleuve Sénégal – Mali, Mauritanie, Sénégal. Il s’agissait de recueillir des informations sur la nature et l’organisation des projets qu’elles portaient là-bas et ici, pour les faire reconnaître comme un acteur de développement au même titre que d’autres. Ce programme s’est élargi à partir de 1998, en s’ouvrant à d’autres communautés, notamment nord-africaine, indienne ou pakistanaise, puis latino, installées sur le territoire de l’Union européenne.

Parallèlement, nous avons commencé à réfléchir sur la manière de travailler sur l’information avec d’autres types d’organisations issues de l’immigration, notamment des organisations de média. Cette réflexion a abouti à deux projets. Le premier, « Médias des diversités en Europe », veut faire connaître ce que font et produisent aujourd’hui les médias des diversités en Europe et en quoi ils peuvent constituer une source d’information différente et novatrice sur les dynamiques en cours au sein des communautés immigrées. L’autre programme, « Informer sur les migrations », veut faire le bilan du traitement de la relation entre migrations et développement, tant d’un point de vue médiatique que scientifique, en privilégiant la contribution des personnes issues de l’immigration au développement de leur pays d’origine.

Cdp : Qu’est-ce que ces programmes peuvent dire sur la place des communautés issues de l’immigration dans le débat public ?

R. B. : Depuis une quinzaine d’années, il y a eu des avancées concernant les OSIM, notamment dans le champ politique. En France, la création du Forum des organisations de solidarité internationales issues des migrations (FORIM)1 en 2002 a été soutenue par le ministère de la Coopération. Un certain nombre de textes de la Commission européenne commencent à prendre en compte leurs activités. Mais si la participation des immigrés au développement de leur pays d’origine est de plus en plus reconnue dans l’UE comme aux états-Unis, cette information n’est pas relayée. D’où notre volonté de faire un point sur la question grâce à la production de reportages avec différents médias.

Concernant les médias de la diversité, l’enjeu est de faire connaître au grand public leur approche et l’information qu’ils développent, à la fois en termes de contenu, de modes de traitement et d’angles d’approche. En incitant à la collaboration entre médias de la diversité et médias grand public, nous espérons permettre à ces derniers d’accéder à d’autres catégories de l’opinion publique et de les amener à reconnaître les médias de la diversité comme de nouvelles sources d’informations.

Quand nous avons commencé à travailler sur cette idée il y a cinq ans, ces médias de la diversité n’étaient pas connus et identifiés comme des sources susceptibles d’aider à la compréhension des dynamiques en cours dans la société française ou européenne. Certains s’étonnaient même qu’on puisse travailler sur eux. Pourtant, on parlait de médias comme Radio Orient, Beur FM, Africa N° 1, etc., des médias pas si petits que ça : Radio Orient, c’est 1,8 % d’audience sur la région parisienne, soit le double de France Culture. Cette condescendance se retrouvait dans les autres pays européens dans lesquels nous travaillions : les Pays-Bas, l’Italie, le Royaume-Uni, la Belgique, l’Espagne et le Portugal.

Cdp : Qu’est-ce qui a changé la vision dominante ?

R. B. : Le programme a bénéficié de l’actualité, avec la discussion quasi européenne de la question de la visibilité des minorités à l’écran et au sein des médias. En France, ce débat a été particulièrement vif parce que les médias grand public ne se sont pas préoccupés de la question jusqu’aux années 2000. Il a fallu les actions du Collectif égalité auprès du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), les injonctions du CSA, les modifications du cahier des charges des chaînes publiques et des chaînes privées comme TF1 ou M6 pour mettre la question sur la table.

Le débat a pris forme en France en 2005, quand la télévision publique a annoncé son Plan pour l’intégration, avec quasiment quinze ans de retard sur la BBC anglaise. La révolte des banlieues de novembre 2005 a encore accéléré les choses : le 12 novembre, le président Chirac a parlé expressément dans son intervention de la visibilité des minorités dans les médias. Puis un fonds pour la diversité a été créé avec pour objectif de soutenir la création et le reportage et soutenir la visibilité des minorités. Dans ce contexte, notre programme sur la diversité a commencé à intéresser. Les gens ont soudain réalisé que ces médias existaient, qu’ils étaient professionnels, qu’ils touchaient d’autres parties de l’opinion et qu’effectivement des coopérations étaient envisageables.

Cdp : Peut-on réellement parler de partenariat dans les rapports entre les deux types de médias ?

R. B. : Des ponts se mettent en place : Beur FM et France Culture font une émission ensemble autour de l’histoire de la mémoire coloniale et de la guerre d’Algérie, animée par Benjamin Stora et diffusée en même temps sur les deux antennes. Beur FM encore collabore pour des débats radiophoniques avec Témoignage Chrétien. RFI travaille avec Radio Droit de cité. France Inter a fait son « 7-9 », la tranche d’information la plus écoutée, depuis les locaux et avec la participation de la rédaction de Radio Droit de cité. On trouve des collaborations similaires dans la presse écrite et électronique.

Panos a remis le 31 janvier 2007 le premier prix des médias des diversités à la Maison de la radio. Au-delà du coup de projecteur, il s’agit de créer un partenariat avec des médias grand public comme La Vie, Lemonde.fr, RFI, Radio France ou TF1. Nous avons demandé à chacun de ces grands médias de s’engager à diffuser les reportages primés et de commander un nouveau reportage aux journalistes primés, réalisé à quatre mains, en collaboration avec un professionnel du média grand public. Nous n’avons eu aucune difficulté à négocier ces collaborations, ce qui constitue un bon indicateur d’avancée du programme.

Cdp : Donc, les choses bougent...

R. B. : Pour l’instant, le débat sur la diversité passe essentiellement par la visibilité physique des minorités, le symbole étant Harry Roselmack qui, depuis le 17 juillet 2005, anime le JT de 20 heures de TF1 pendant les vacances. Mais si on en reste là, cette avancée se résumera à un effet d’affichage, potentiellement contre-productif pour une meilleure compréhension de la complexité de la société française contemporaine. Nous sommes loin d’avoir atteint un niveau de prise en compte des questionnements des communautés. Notre programme amène cette dimension de contenu en faisant travailler ensemble des médias grand public et des médias de la diversité. On illustre comment les personnes issues des minorités les plus visibles participent au débat public en France, comment elles le perçoivent.

Que ce soit dans le monde de la télévision ou de la presse écrite, peu de médias prennent en compte les questions de visibilité ou de diversité des points de vue. Panos a dirigé une analyse de contenu sur le traitement du G8 de Gleneagles, avec la place donnée au développement de l’Afrique, et sur l’attribution des Jeux olympiques de 2012, avec le débat entre Londres présentée comme une ville multicolore face à un Paris monocolore. Cette étude montre que les témoins et experts utilisés par les médias grand public pour couvrir ces deux événements sont à plus de 70 % des personnes blanches de sexe masculin de plus de 40 ans. C’est-à-dire représentatives de ce qu’est la société française aujourd’hui...

Cdp : Cette absence de prise en compte des points de vue est-elle spécifique à la France ? Comment les choses se passent-elles ailleurs en Europe ?

R. B. : Depuis une vingtaine d’années, les pays anglo-saxons ont enclenché une politique volontariste de meilleure prise en compte de la diversité de leur société. En Grande-Bretagne par exemple, le groupe Channel 4 a été créé spécifiquement pour produire des documentaires, des fictions et de l’information prenant en compte la diversité de la société. En Espagne, en Italie ou au Portugal, qui sont des pays d’immigration récente, ces débats sont plus nouveaux.

Mais si les opérateurs britanniques, néerlandais ou danois ont su mener des politiques volontaristes, en dehors de tout quotas, ils ont du mal à dépasser la simple visibilité. Au-delà de la présence physique de représentants des minorités, la construction des scénarios, des commentaires ou des informations restent entre les mains d’une population blanche et masculine, comme l’a montré la société de production britannique, Culturewise. France Télévisions a lancé une réflexion sur la formation de scénaristes appartenant aux minorités afin d’ouvrir de nouvelles pistes de traitement. Ainsi, en se posant la question des contenus, la France semble aujourd’hui rejoindre le débat des autres pays européens même si, indéniablement, le Royaume-Uni, malgré les insuffisances remarquées, connaît une certaine avance.

Cdp : Peut-on dire aujourd’hui que la question de la diversité des médias en Europe est désormais celle de la diversité du contenu ?

R. B. : Non, c’est une question qui est encore en gestation. Travailler sur les contenus, c’est travailler sur une série de mécanismes qui s’opèrent tant au sein des maisons de production que des comités de rédaction : des mécanismes de discrimination institutionnalisés, fondés avant tout sur la méconnaissance. S’interroger sur la manière dont une personne d’une autre origine se poserait la même question est une démarche qui s’apprend. Avoir le réflexe de ce type de questionnements quand on écrit un documentaire ou un scénario n’est pas automatique.

La question du contenu est posée par des acteurs engagés comme Culturewise au Royaume-Uni ou Panos en France. Elle reçoit un écho favorable de la part des médias grand public. Mais la question de la visibilité physique reste dominante. Le Fonds pour la diversité lancé par Jacques Chirac en novembre 2005 -– dix millions d’euros pour la production audiovisuelle – pourra aussi être un moyen d’aborder plus en profondeur la question des contenus.

Une question de diversité

En France, nous sommes coincés par le vocabulaire. Au nom de l’égalité stricte entre tous, le modèle républicain laïque ne reconnaît aucune différence et ne sait pas rendre compte de l’existence de minorités ethno-culturelles ou de minorités basées sur le handicap ou l’orientation sexuelle. Les Anglo-Saxons n’hésitent pas à parler de minorités ethniques ou de médias ethniques, bien que cette terminologie commence elle aussi à être remise en cause. Quand nous avons commencé à construire notre programme, une de nos premières actions a été de lancer une réflexion avec les médias visés pour savoir comment ils se qualifient eux-mêmes. C’est ainsi que nous avons retenu le terme de médias des diversités. R. B.

L' Institut Panos Paris est une ONG internationale, créée en 1986, dont l'objectif est de participer au renforcement du pluralisme de l'information dans les médias, au Sud comme au Nord. Un objectif partagé par les sept instituts Panos (Londres, Paris, Washington, Afrique de l'Ouest, Kampala, Lusaka et Katmandou), réunis dans le Panos Council.
www.panosparis.org

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Dernière modification : 28 August 2008