Etats-Unis
Que faire
de la puissance ?

Que faire de la puissance ?

par Pascal Delisle, directeur du Centre des Amériques de Sciences Po.
Il réagit au numéro 80, états-Unis : que faire de la puissance ?

Poser la question de la puissance et de son utilisation est paradoxal pour un pays fondé historiquement sur le refus absolu du pouvoir absolu, sur le rejet de la concentration des pouvoirs et sur le principe de la relation contractuelle entre égaux contre l’imposition asymétrique de la puissance. Le tout inscrit dans la Constitution et garanti par l’ordre juridique et institutionnel qui en découle.

Comment un pays louant traditionnellement la vertu comme fondement de l’action publique, le due process et les checks and balances comme garantes du processus de décision publique, peut-il aussi user des leviers asymétriques – économiques, politiques, voire culturels - de la puissance d’une manière que d’aucuns qualifieront de « réaliste », voire dangereuse ou idéologique ?

Cette question méritait d’être traitée avec d’autant plus d’objectivité et de rigueur qu’elle est posée depuis la France, institutionnellement moins protégée contre la concentration des pouvoirs, culturellement plus influencée par le relationnel que par le « process », encline historiquement à user de la puissance, et particulièrement sensible à l’utilisation qu’en font les autres. Le numéro du Courrier de la planète, « états-Unis : que faire de la puissance ? », a relevé avec succès cet exercice difficile.

Que les leviers de la puissance soient aujourd’hui concentrés dans les mains des responsables américains est incontestable, comme Hubert Védrine le constatait au travers de l’expression d’hyper puissance. Les six premières années de la présidence de Georges W Bush, plus que toutes autres sans doute, auront mis en lumière ce qui nous apparaît être la source principale et première de ce paradoxe : la tension inévitable entre deux facettes de la psyché collective américaine, qui explique en grande partie l’ambivalence des états-Unis dans son rapport à la puissance.

C’est bien entendu d’une part cette ambition positive, universaliste et missionnaire des états-Unis, issue des Lumières, celle qui souhaite utiliser la puissance pour diffuser les valeurs et normes « américaines » dans le monde. Par ce processus, il s’agit de faire en sorte que le « eux » devienne le « nous », celui qui mérite la liberté et le respect, celui qui est protégé par les institutions, que le phare de la « cité sur la colline » des premiers colons éclaire progressivement. Cette frontière fut d’ailleurs initialement intérieure, avec l’inclusion tardive dans le « nous » américain des populations afro-américaines, initialement exclues de cette société de la liberté. L’utilisation des leviers de la puissance pour étendre cette frontière au-delà des états-Unis s’accompagne naturellement d’une attente presque naïve de gratitude et d’affection de la part des « peuples » éclairés. Stanley Hoffmann place magnifiquement en perspective ce rapport particulier des états-Unis à la puissance : « Les anciennes puissances hégémoniques, de l’Empire romain à l’Empire britannique, avaient (…) une attitude tout à fait réaliste : elles voulaient être obéies (ou, dans le cas de la France, admirées) mais rarement rêvaient-elles d’être aimées. Les états-Unis, en revanche, combinaison de shérif justicier et de missionnaire ardent à convertir, ont toujours attendu des autres gratitude et affection. La déception était inévitable ».1

L’autre facette de cette psyché collective correspond davantage à un sentiment d’exceptionnalisme, de nationalisme d’exception accompagné d’une « adhésion fervente et quasi-religieuse » au projet messianique, pour reprendre les termes d’Anatol Lieven, interviewé par le Courrier de la planète. Cette disposition invite aussi à faire entrer de force le monde extérieur dans un cadre de pensée et d’action parfois manifestement inadéquat, comme les dernières années de politique étrangère l’ont souligné. Devant l’échec de l’entreprise, le risque est grand, comme aujourd’hui, de voir croître l’incompréhension des Américains face au monde réel (Why do they hate us ?) et de considérer chaque jour davantage le « eux » comme fondamentalement en conflit avec le modèle américain, nourrissant certaines tendances paranoïaques vis-à-vis du reste du monde. Il est alors moins surprenant de voir s’exprimer la tentation d’un traitement éthiquement différent de l’autre, celui qui a refusé de joindre ce « nous » qui garantit l’exercice des droits.

Voilà sans doute ce qui est le cœur du défi américain en 2007, après les élections de mid-term au Congrès : rapprocher de son équilibre de long terme la force de la facette messianique, idéologique et paranoïaque de la psyché collective américaine afin de retrouver dans le concert des nations les bases d’une puissance légitime et mobilisable.

1) S. Hoffmann « Mais pourquoi n’aime-t-on pas les États-Unis ? », Commentaire, n° 96, hiver 2001-2002.

Dernière modification : 30 July 2010