Relations internationales: Le temps des émergents Relations internationales
Le temps des émergents

GOUVERNANCE MONDIALE QUELLE PLACE POUR LES PAYS EMERGENTS ?

LAURENCE TUBIANA, TANCREDE VOITURIEZ ,INSTITUT DU DEVELOPPEMENT DURABLE ET DES RELATIONS INTERNATIONALES

En 2005, les économies émergentes ont produit plus de richesse (mesurée en parité de pouvoir d'achat) que toutes les autres économies réunies. Le taux de croissance de l'Inde se situe autour des 6 % en termes réels et ses prévisions de croissance durant la prochaine décennie sont supérieures, de sorte qu'elle devrait devenir la troisième puissance économique du monde vers 2020-2025. De deux points supérieurs en moyenne et plus extravertie, la croissance chinoise est aussi la plus médiatisée. Pour son ampleur d'abord : mesurée en parité de pouvoir d'achat, la richesse supplémentaire produite chaque année par l'économie chinoise dépasse la richesse supplémentaire produite par l'Union européenne (UE) ou les Etats-Unis. Pour son impact sur les échanges ensuite : le commerce total de biens chinois s'est accru au taux annuel de 24,5 % durant la période du 10e plan quinquennal (2000 à 2005). L'objectif du 11e plan est d'augmenter le commerce de biens de 142 milliards de dollars en 2005 à 230 milliards en 2010. L'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) prévoit que la Chine dépassera les Etats-Unis et l'Allemagne pour devenir alors le premier exportateur mondial. Elle est aujourd'hui le deuxième fournisseur des Etats-Unis et le premier fournisseur de l'UE. Enfin, les réserves de change de la Chine, les plus importantes au monde depuis près de deux ans, atteignaient 1 455 milliards de dollars en octobre 2007 (soit un tiers du stock mondial).

La participation active des puissances politiques et économiques émergentes à une relance de la gouvernance mondiale revêt donc une importance majeure pour les " vieux " pays industrialisés. Ils doivent définir vis-à-vis des puissances émergentes une politique cohérente et incitative au lieu de s'ériger en puissance morale, tout en défendant, la plupart du temps, leurs intérêts économiques.

La gouvernance globale des questions collectives ou " biens publics mondiaux " est aujourd'hui au milieu du gué. Derrière nous, des éléments de crise indiscutables attestent des difficultés de gouverner la globalisation par des normes et des règles concertées (Tubiana, Lerin, 2004). Ainsi de l'ajournement ou des laborieux progrès des négociations multilatérales environnementales (climat, biodiversité) et commerciales - le cycle de Doha à l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Devant nous, l'" objectivation " de problèmes globaux spécifiques rassemble un consensus sur les connaissances et les intérêts sans précédent, qui en affirme la gravité. C'est le cas en particulier de la question climatique (Stern, 2007), des objectifs du Millénaire pour le développement (notamment pauvreté et santé), dont on sait qu'ils ne seront pas atteints, et des questions de sécurité (prolifération nucléaire, terrorisme, etc.). " Le paradoxe de la période ", résume David Held, professeur de sciences politiques à la London School of Economics, " est que les problèmes globaux qu'il nous faut affronter sont d'une importance et d'une intensité croissantes, quand les moyens collectifs dont nous nous dotons sont faibles et incomplets " (Held, 2006). Une des questions à laquelle la communauté internationale doit répondre est la suivante : comment faire en sorte que les pays émergents fassent partie de la solution aux problèmes globaux, latents ou déjà bien visibles, qu'il nous faut affronter ? Nous analysons ici une partie du problème avant d'esquisser des solutions.

Mais la nature du problème est différente selon que l'on s'intéresse

1|L'incertitude macroéconomique

Les défis de la politique macroéconomique des pays émergents, et singulièrement de la Chine, font l'objet d'une attention particulièrement soutenue. Même si les pays émergents se distinguent d'abord par leur hétérodoxie macroéconomique (Stigliz, 2000 ; Santiso, 2006), c'est bien avec le scénario commun d'un choc macro (crise de change et crise boursière) que les pays émergents sont apparus dans les débats économiques il y a vingt ans. Quoiqu'incertain, ce choc macro ne peut toujours pas être écarté aujourd'hui. Il emprunterait des canaux totalement différents de ceux par lesquels la crise des marchés émergents a pu se déclarer et se propager il y a dix ou vingt ans. On peut avancer trois raisons principales à la résurgence d'une crise " macro-émergente " : toutes découlent du comportement d'un pays en particulier, la Chine.

Premièrement, la Chine, décide désormais du niveau des prix sur certains marchés internationaux des matières premières et de l'énergie. Alors que jusqu'à présent la Chine était perçue comme un pays producteur de biens à bas prix et d'" épargne bon marché ", la tension sur les marchés internationaux de matières premières que l'on observe depuis plus d'un an maintenant fait naître le risque d'une inflation provoquée par la croissance chinoise, gloutonne en énergie, minerais, métaux et produits agricoles. Le prochain bien d'exportation de la Chine pourrait ainsi être l'inflation. Généralisée à l'échelle mondiale, elle aurait un effet particulièrement redoutable sur les économies les plus développées, dont la croissance est moindre et l'inflation contenue, mais déjà installée sur une tendance haussière. Les réactions prévisibles des banques centrales des pays de l'OCDE sous la forme de hausse des taux d'intérêt, en plus de réduire très probablement l'activité, pourraient n'avoir qu'un effet très minime sur l'inflation en tant que telle, dès lors que l'épargne bon marché accumulée par la Chine reste accessible à certains investisseurs des pays concernés.

Deuxièmement, l'augmentation prévisible de l'épargne institutionnelle, sous-tendue par l'évolution démographique et l'abandon des régimes de retraite par répartition au profit de systèmes par capitalisation, devrait intensifier les effets macroéconomiques des cycles conjoncturels dans les pays de l'OCDE et ailleurs, tel que l'argumentent Reisen, Grandes et Pinaud (2005). Confrontés à de faibles rendements, les comités stratégiques des fonds de pension et les investisseurs individuels ont de plus en plus été attirés par les fonds spéculatifs. " La politique économique ", écrivent les trois auteurs, " devrait tenir compte de ces nouveaux acteurs, dans la mesure où ils ont probablement amplifié les cycles internationaux du crédit, ce qui pourrait avoir des conséquences désastreuses, à la fois sur les pays importateurs de capitaux et sur la rentabilité des investissements des pays exportateurs de capitaux ". Le risque ne porte plus ici sur les niveaux des prix et des taux, mais sur leur volatilité. Le risque d'un ajustement brutal des marchés et une restriction de l'offre de crédit consécutivement à une réévaluation du yuan par exemple, peut ainsi entraîner une sur-réaction des fonds et une crise du crédit, quand rien ne l'annonce aujourd'hui. L'abondance actuelle de réserves de change n'est en somme pas incompatible avec un brutal assèchement demain, l'un comme l'autre étant en grande partie amplifié par la similitude moutonnière des investissements financiers. On pourrait objecter que ce problème est vieux comme la finance, des auteurs en soulignent à longueur de colonnes et d'articles l'inexorable nécessité. Reste que rien dans la structure et le fonctionnement du marché du crédit aujourd'hui ne restreint ni n'annule la probabilité d'une bulle sur le marché s'effondrant en crise. Au contraire, la concentration géographique de l'offre mondiale de crédit depuis quelques pays amplifie l'exposition au risque du marché du capital tout entier.

Troisième défi enfin, la politique de constitution d'importantes réserves de change et de flexibilité limitée du taux de change de l'Asie, qui conduit les Etats-Unis à rel‰cher leur politique monétaire, qui confère à l'euro, et à l'euro seulement, le rôle de variable d'ajustement et qui crée des problèmes de surchauffe économique et de liquidité en Chine. Faute de s'ajuster aux menaces d'inflation interne par le jeu des monnaies et des taux d'intérêt, la Chine se contamine elle-même, avant d'exporter son inflation au monde entier (voir le premier point). En août 2007, l'inflation chinoise a atteint 6,5 % en valeur annuelle, son plus haut niveau depuis dix ans. Mesure inhabituelle, le gouvernement chinois a aussitôt gelé les prix des grandes entreprises publiques dans les secteurs du pétrole, de l'électricité et de l'eau. Par ailleurs, sur les injonctions du gouvernement central, les villes de Beijing, Shanghai, Shenzhen, Guangzhou et Nanjing ont accepté d'élever le salaire minimum, afin de réduire l'érosion du pouvoir d'achat sur les produits de grande consommation.

Ces trois types de problèmes sont en réalité liés. Ils demeurent, pour l'heure, spéculatifs. En effet, la récente crise des crédits immobiliers a démontré le rôle stabilisateur des pays émergents, en particulier de la Chine. Cette crise a éclaté sur le marché américain avant d'affecter l'ensemble des marchés du crédit. Mais la correction brutale des marchés a concerné les économies avancées et non les émergentes. Ironie du sort, les facteurs qui ont déclenché la crise actuelle dans le monde développé (les hauts niveaux d'endettement notamment) sont les mêmes qui ont provoqué les crises des marchés émergents des années 1980 et 1990. Nous pourrions enfin ajouter un quatrième élément. Il concerne les taux de salaires et l'éventuelle pression à la baisse que la réserve de main-d'Ïuvre chinoise, d'une part, et la mise en concurrence d'un nombre accru d'activités professionnelles gr‰ce aux nouvelles technologies, d'autre part, pourrait entraîner au sein des pays riches, tant chez les qualifiés que les non qualifiés (Grossman et Rossi-Hansberg, 2006). On se souvient ainsi de la question de l'économiste Richard Freeman, " le niveau de votre salaire est-il déterminé à Pékin ? " et des controverses sur les conséquences des délocalisations sur les revenus réels américains (Samuelson, 2004 ; Bhagwati, Panagariya, Srinivasan, 2004). La conjonction de nouvelles technologies disponibles mettant en concurrence les t‰ches (et donc les individus) et l'arrivée sur le marché du travail d'une " masse " de salariés indiens et chinois couvrant un large spectre de compétences conduit à augmenter les marges d'erreur dans l'estimation de la vitesse de convergence des taux de salaire dans le monde. Ces éléments, ajoutés à ceux qui précèdent, feront partie du " deal " que les uns et les autres pays souhaiteront passer entre eux.

Vous venez de lire la première partie de l'article de Laurence Tubiana et Tancrère Voiturie. Deux autres parties et de nombreux repères sont disponibles dans le numéro.
Commander le numéro en ligne

logo_firefox logo_globenet

AIDA - Le Courrier de la planète -Domaine de Lavalette - 1037, rue Jean-François Breton - 34090 Montpellier - France cedex - cdp -at- courrierdelaplanete.org

Dernière modification : 28 August 2008