|
BALKANS
UN AVENIR EUROPÉEN |
Arolda Elbasani, European University Institute
Sans véritable expérience historique de la démocratie représentative et soumise à près de cinquante ans de stalinisme, l’Albanie doit accomplir une mutation complète. Les ratés politiques ont été nombreux et, aujourd’hui, c’est la perspective européenne qui constitue le plus grand ferment d’un espace public effectif.
Le pouvoir normatif de la démocratie, valeur constitutive de l’UE, le haut degré d’institutionnalisation et la puissance matérielle de club de pays riches donnent à l’Union européenne les moyens de peser sur ses voisins. L’« UEisation » est une forme de gestion transfrontalière, impliquant des méthodologies institutionnelles et des contenus politiques spécifiques. Mais l’intensité de l’intégration économique et politique de l’UE a volé la vedette aux autres formes d’interconnexions, devenant de loin le moyen dominant d’influence et, de fait, à elle-seule « l’Europe » (Wallace 2000).
Le poids de l’UE s’exerce tant de manière passive, par la capacité d’attraction des modèles de l’Union, que de manière active, par la conditionnalité délibérée exercée par l’Union durant les processus de préadhésion (Vachudova, 2001). L’influence passive de l’UE s’apparente à une contagion. Son attraction se développe au travers de canaux d’informations transfrontaliers « innocents ». La dimension symbolique par laquelle on s’approche de l’Occident est aussi importante que les bénéfices octroyés par l’UE aux nouvelles démocraties en termes de flux d’aide, d’expertise, d’avantages commerciaux ou d’assimilation progressive des élites (Vachudova, 2001 ; Pridham, 2000).
L’influence active, ou conditionnalité, constitue la distinction principale entre l’UE et les autres organisations européennes. L’adhésion et sa promesse d’intégration dans cet amalgame d’institutions, de normes, de régulations et de redistribution économique permettent d’obtenir la volonté politique pour satisfaire à des conditionnalités très intrusives (Pridham, 1999). L’axiome est simple : les États recevront les bénéfices promis s’ils se plient aux conditions posées par l’UE. En plus de la persuasion exercée par tous les bénéfices associés, le système de suivi de l’UE, ses sanctions et ses récompenses, maintiennent la pression. Aux différentes étapes du processus d’adhésion – des accords de commerce et de coopération à l’association, de l’association au statut de pays candidat, de candidat à membre – de puissants outils obligent à la conformité.
À la veille de sa transition du communisme, l’Albanie se trouvait de bien des façons dans une situation unique en Europe. Après avoir fait partie de l’Empire ottoman avant le début du XXe siècle, elle était devenue une monarchie autoritaire avant de passer sous l’influence de l’Italie de Mussolini après les années 1920. Par conséquent, l’Albanie, à la différence de la plupart des pays postcommunistes, avait peu d’expérience en matière de démocratie libérale quand les communistes ont pris le pouvoir à la fin de la deuxième guerre mondiale.
Le parti communiste, baptisé le Parti du travail d’Albanie, a instauré une dictature stalinienne rigide. Quand le vent du changement a soufflé en Europe de l’Est, l’Albanie s’est embarquée dans rien de moins qu’une métamorphose de cette dictature. Il y avait eu peu de protestations à l’intérieur du pays et les dirigeants communistes avaient très peu envie d’entreprendre les réformes libérales. Les communistes, sous la direction de Ramiz Alia, qui avait succédé à Hoxha en 1985, résistèrent au changement et continuèrent de réprimer toute forme de dissidence.
Pour éviter de connaître le même sort que les communistes de l’Europe de l’Est, Alia a introduit une dose de libéralisation économique en février 1990, tout en refusant de remettre en cause le monopole du parti communiste. Pour apaiser une opinion publique nationale frustrée et dans l’espoir d’attirer un peu d’aide économique occidentale, il accepta que les cellules de base du parti jouent un plus grand rôle dans la sélection des dirigeants. Un adoucissement du contrôle politique permit d’autoriser les voyages personnels à l’étranger, d’abolir la peine de mort pour les émigrants illégaux et de lever les restrictions sur les pratiques religieuses (Goldman, 2000).
Ces alternatives aux réformes ont amené le changement qu’elles cherchaient à éviter. Pendant l’été 1990, l’image de 4 000 jeunes gens prenant d’assaut des navires surchargés pour aller en Italie a été la première preuve du mécontentement et de la désintégration de la société. Alia y répondit en promettant des élections législatives libres et la séparation du parti et de l’État (Biberaj, 1999). Ces concessions ne suffirent pas à empêcher la montée des revendications exigeant plus de changements politiques. La mobilisation massive a conduit à la formation du premier parti d’opposition, le Parti démocratique (PD), qui rassemblait un petit groupe d’intellectuels et d’étudiants ainsi que la frange anti-communiste de la population.
Le programme de l’opposition prônait le « retour en Europe » de l’Albanie. Il s’engageait à promouvoir un système multipartite, le respect des droits de l’homme et un marché libre (Biberaj, 1999). Sous cette pression, Alia finit par organiser des élections anticipées en mars 1991. Malgré le manque d’organisation et le peu de temps laissé à la préparation des élections, le PD réunit 38 % des votes, confirmant que le mouvement d’éloignement du communisme était solide (Goldman, 2000). Toutefois, le parti communiste rallia suffisamment de suffrages pour garder le pouvoir.
La rue tenta ensuite de corriger le verdict des urnes par des manifestations. Trois gouvernements se sont succédés jusqu’à ce que les grèves et les protestations continues conduisent l’Albanie au bord de l’anarchie, forçant les dirigeants communistes à accepter de tenir de nouvelles élections dans l’année. Le scrutin de mars 1992 fut gagné largement par le PD et son leader, Sali Berisha, devint le premier président non communiste depuis quarante-cinq ans. La victoire du PD eut lieu sur fond d’une vague de démocratie populaire qui semblait balayer les souvenirs de la répression communiste et de son contrôle sur l’économie (Duffy, 2000). Les analystes prédisaient qu’après la première euphorie de la transition, le pays devrait affronter une série de problèmes et surmonter son héritage (Agh, 1998), mais peu pouvaient prédire quelle trajectoire il suivrait dans son parcours vers la démocratie.
Après la crise économique et politique de 1997, l’Albanie est retournée à un stade pré-moderne d’organisation – le clanisme et le banditisme se sont développés dans le vide laissé par la faillite de l’État (Brown, 2001). Au début de 1997, pendant quelques mois, le pouvoir de l’État a totalementdisparu et des factions armées contrôlaient les villes dans la plus complète anarchie. Un effort international, conduit par l’Italie, fut nécessaire pour restaurer un certain degré de légalité et d’ordre et permettre d’organiser des élections anticipées en 1997.
Il était clair alors que Berisha avait échoué à marquer une rupture définitive avec l’autoritarisme. Il avait initié des réformes économiques, sorti le pays de l’isolationnisme en développant des liens avec les pays occidentaux, en particulier les États-Unis et s’était engagé en faveur d’un changement démocratique. Mais la gestion autoritaire de Berisha avait créé des divisions au sein même de son parti. L’opposition opprimée ne pouvait pas participer. La mauvaise gestion de la transition économique – le principal souci des masses sans-emploi – culmina avec l’effondrement des pyramides financières frauduleuses, engloutissant les économies de milliers de personnes entre décembre 1996 et mars 1997. Fin février 1997, dans un mécontentement politique et économique général, un début de guerre civile éclata et la population prit les postes de police d’assaut pour s’emparer des armes.
Les élections de juin 1997 révélèrent la perte de vitesse du PD qui n’obtint que 29 sièges, alors que les socialistes s’emparaient de 101 sièges. Certains observateurs donnèrent alors raison à Berisha qui voyait dans les émeutes une contrerévolution visant à restaurer le communisme. En réalité, elles exprimaient de manière simple une situation complexe – une culture politique taillée à la serpe combinée à une démocratie de façade étaient en train de conduire à une transition ratée.
Après la crise du Kosovo, l’UE est apparue comme un organisme d’évaluation et d’impulsion des réformes politiques dans le cadre d’un projet régional plus large, couvrant l’ensemble des Balkans. Le processus de stabilisation et d’association (PSA) promettait d’intégrer tous les pays des Balkans en tant que membre à part entière de l’UE, une fois que les pays auraient atteint une liste de critères établis >lire Repères p. 10. Dans le cadre du PSA, les relations contractuelles entre l’Albanie et l’Union sont passées de la coopération commerciale à des relations bilatérales conditionnelles. En janvier 2003, l’Union ouvrait officiellement des négociations en vue d’un accord de stabilisation et d’association (ASA) et le président de la Commission, Romani Prodi, soulignait devant les parlementaires albanais que le progrès des négociations dépendrait de leur volonté d’aller plus loin dans les réformes économiques et politiques. L’accord a finalement été signé en juin 2005. Le contrôle de l’UE était devenu le moteur de la réforme ; la perspective de négocier et conclure des relations contractuelles avec l’UE agissant comme un catalyseur pour des changements concrets.
Les conditions définies par Bruxelles ont porté certains secteurs à l’attention des autorités : empêcher le crime organisé de miner les structures de l’État ; lutter contre la corruption ; améliorer le fonctionnement des agences d’application de la loi ; préserver le dialogue entre les forces politiques ; mettre en oeuvre les recommandations de l’OSCE en termes de processus électoral ; appliquer strictement les règlements administratifs et, enfin, s’efforcer de soutenir le développement de la société civile (Commission européenne, 2003). Ces domaines décrivent aussi l’ampleur de l’intervention et du soutien de l’UE : l’Union s’est engagée sur un programme d’assistance de trois ans doté de 144 millions d’euros pour soutenir la réforme de l’administration judiciaire et publique. Elle est aussi présente dans le renforcement des agences d’application de la loi, principalement judiciaires, et la professionnalisation de l’administration publique au travers de différents programmes.
En 1998, les Albanais ont adopté une nouvelle constitution, généralement considérée conforme aux normes démocratiques internationales (Commission européenne, 2003). Elle garantit les droits fondamentaux et les libertés, renforce la séparation des pouvoirs, opte pour un système parlementaire et adopte une loi électorale mixant scrutin nominal et scrutin de liste (Freedom House Report, 2003).
Néanmoins, les institutions démocratiques se sont souvent transformées en instrument de lutte politique et ont été forcées de soutenir le parti au pouvoir. À la fin du premier mandat du PD (1992-1996), les observateurs s’accordaient à estimer que l’Albanie avait échoué à réellement transformer son régime autoritaire en régime démocratique (Agh, 1998). Les gouvernements socialistes qui lui ont succédé (1997-2005) ont été attaqués de la même manière pour leur personnalisation du pouvoir, leur utilisation abusive des institutions démocratiques et l’élargissement du fossé avec l’opposition.
Néanmoins, les rapports, les évaluations et les critiques de l’UE, qui déterminent les progrès dans les relations contractuelles entre l’UE et l’Albanie, forment maintenant l’épicentre autour duquel les réalisations et les projets d’avenir sont débattus et décidés. L’UE est devenue un agent de discrimination et de définition de l’agenda de réforme (Anastasakis et Bechev, 2003). L’Union a ainsi montré sa capacité à mobiliser l’énergie nécessaire à la réforme en provoquant un débat public intense sur les échecs et les réalisations en termes de respect des pratiques démocratiques, d’effort pour contenir la corruption, de détournement des biens publics à des fins personnelles ou d’inefficacité de l’administration publique, comme des disputes entre élites qui les empêchent de regarder le futur en face.
Compte tenu des effets désastreux de l’isolement communiste, les Albanais ont vite fait de l’Europe à la fois un partenaire et un modèle de vie, d’économie et de politique. Selon l’Eurobaromètre, les Albanais sont les Européens de l’Est qui ont l’image la plus favorable de l’UE. Grâce à ce large soutien de la population, l’UE peut demander d’importantes réformes – les gouvernements et les politiciens savent qu’ils seront récompensés par les électeurs s’ils les conduisent plus près de l’Europe.
De plus, l’orientation pro-européenne répond à l’objectif, répandu dans l’élite albanaise, d’inscrire le changement de régime dans les modèles européens. Depuis le premier gouvernement démocratique élu en mars 1992, une réorientation fondamentale a eu lieu, favorable à un « foyer européen commun ».
L’UE est devenue la seule préoccupation, dans la mesure où elle est le lieu tout à la fois des relations extérieures, de la gestion de la transition et de l’intégration dans les structures globales et régionales, un point de référence et le premier soutien financier (Johnson, 2001). Adhérer à l’UE est devenu la priorité des principales plates-formes politiques. Enfin, la communauté internationale joue souvent le rôle de médiateur dans une situation albanaise de perpétuelle instabilité due à l’incapacité des acteurs politiques de trouver un langage commun consensuel (Kajsiu, Bumci, Rakipi, 2002). A. E.
Texte extrait de « Albania in Transition: Manipulation or Appropriation of International Norms? ». Southeast European Politics, vol. V, n° 1, juin 2004, pp. 24-44.

Site hébergé par Globenet
Dernière modification : 31 July 2010