Balkans,UN AVENIR EUROPÉEN BALKANS
UN AVENIR EUROPÉEN

DOSSIER
La question albanaise

Adhésion | Européanisation consentie

John Loughlin Cardiff University
Mirela Bogdani Oxford University,

État autoritaire et centralisé durant la dictature communiste d’Enver Hoxha, l’Albanie, caractérisée par un isolationnisme forcené, doit aujourd’hui s’ouvrir aux normes européennes en vue de son adhésion à l’Union européenne. Mais dans cet exercice, l’Albanie ne suit pas une véritable logique d’appropriation du projet européen. La classe politique, largement corrompue, subit, plus qu’elle n’assimile, les normes communautaires.

L’histoire européenne contemporaine est marquée par l’émergence de l’État-nation comme forme dominante de l’organisation politique. Il est associé à la modernité, au capitalisme industriel et à la démocratie représentative. Mais l’État-nation a également engendré de grandes tensions internationales, l’impérialisme, le fascisme et le nazisme. Il n’est pas nécessairement démocratique comme l’illustre l’Albanie d’Enver Hoxha, à la fois petit État-nation et dictature communiste.

L’ISOLATIONNISME ALBANAIS

L’État-nation semble être aujourd’hui une forme d’organisation politique si naturelle qu’on en oublie qu’il est historiquement très récent. C’est à la Révolution française de 1789 que la nation et l’État ont été combinés pour former un « couple » : on a postulé que les « nations » devaient avoir des « États » et que les « États » devaient coïncider avec les « nations ».

La France est devenue l’archétype de l’État-nation et un modèle pour de nombreux mouvements nationalistes aspirant à un État indépendant, comme par exemple en Irlande, Grèce, Italie, Finlande ou Pologne. L’État français et ses imitateurs ont adopté une forme d’organisation centralisée, jacobine, reformulée par le léninisme en « centralisme démocratique ». Durant la dictature d’Enver Hoxha, l’Albanie a appliqué cette doctrine en organisant un État autoritaire, extrêmement centralisé.

La viabilité du système de l’État-nation a été sérieusement remise en cause. D’abord par le mouvement fédéraliste européen, emmené par Robert Schuman, Konrad Adenauer, Altiero De Gasperi et Jean Monnet, qui a cherché à « apprivoiser » ses aspects les plus agressifs, tenus pour responsables des deux principales guerres européennes. Bien que ces « pères fondateurs » de l’Europe n’aient pas souhaité supprimer l’Étatnation, ils ont cherché à réduire son importance au minimum en bâtissant un système européen supranational, posant ainsi les bases d’une future fédération européenne. Ensuite par l’Empiresoviétique, dominé par Moscou, qui a sérieusement limité l’autonomie des États-nations communistes.

Le système fédéral de l’Union soviétique n’était qu’une apparence pour masquer la domination réelle de la Russie et du Parti communiste, tout comme la Fédération yougoslave masquait la prédominance de la Serbie. La peur paranoïaque d’invasions étrangères, comme celle des chars soviétiques en Hongrie en 1958 ou en Tchécoslovaquie en 1968, a conduit Enver Hoxha et son parti à adopter la politique isolationniste qui a caractérisé le système politique albanais. Une attitude symbolisée par les dizaines de milliers de bunkers construits dans les années 1960 et qui défigurent encore la campagne et les villes albanaises.

LA « LOGIQUE DES CONSÉQUENCES »

En dehors de la Slovénie, les pays des Balkans occidentaux sont, pour l’instant, restés à la marge du processus d’élargissement de l’UE (et l’Albanie se situe à la marge de cette marge). Mais leur situation a sérieusement évolué à la suite des derniers élargissements de 2004 et 2007 : les frontières de l’UE (et de l’OTAN) sont désormais à leurs portes. À mesure que les nouveaux États-membres s’intégreront au système européen, il devrait s’établir un cercle vertueux de développement économique et social et de renforcement des pratiques démocratiques qui influera sur les proches voisins.

Il existe une abondante littérature scientifique qui analyse le processus d’européanisation et les raisons de sa réussite ou de son échec. Du côté de l’école du « nouvel institutionnalisme » en particulier, March et Olsen (1998) distinguent deux approches : la « logique d’appropriation » et la « logique des conséquences ».1

La première se réfère à l’assimilation des normes par les acteurs domestiques, parce que c’est la bonne chose à faire. La seconde logique montre que ces acteurs assimilent les normes parce qu’ils ont conscience que s’ils ne le font pas, cela pourrait avoir des conséquences néfastes. Il ne s’agit donc plus d’une véritable appropriation. La nature des acteurs domestiques et leur culture politique est donc de toute première importance pour la réussite ou non du processus d’européanisation. Notre principal argument est que dans le cas albanais, il existe de nombreux freins à l’adaptation aux normes européennes et que les acteurs domestiques adoptent une « logique des conséquences » plutôt qu’une « logique d’appropriation ». Sont principalement en cause : une classe politique corrompue, liée au crime organisé, et une culture politique fondée sur les conflits et les divisions plutôt que sur la coopération.

L’État-nation albanais et sa diaspora

On trouve beaucoup d’Albanais en dehors des frontières nationales, notamment dans l’ancienne Yougoslavie, au Kosovo, au Monténégro et en Macédoine, mais aussi en Grèce. En dehors de ces communautés territorialisées, l’Albanie compte une vaste diaspora, établie principalement aux États-Unis, en Italie, en France, en Allemagne, en Suisse et en Grande-Bretagne.

À l’époque communiste, l’objectif d’Enver Hoxha était d’assurer l’indépendance de l’Albanie, sans remettre en cause le tracé des frontières. Ce principe a dégénéré en isolationnisme à mesure que l’Albanie a rompu ses relations avec, successivement, la Yougoslavie, la Russie puis la Chine. Mais la question nationale a resurgi avec la guerre de démantèlement de la Yougoslavie dans laquelle les Albanais du Kosovo et de Macédoine ont été impliqués. La pression a alors été grande sur les gouvernements de transition pour qu’ils interviennent dans le conflit. Mais quelle qu’ait été leur couleur politique, ils ont adopté une voie prudente pour maintenir la neutralité de l’Albanie tout au long de cette période.

Ainsi, l’Albanie peut-être considérée comme un État-nation unitaire, suivant le modèle français d’indivisibilité, mais avec une importante communauté à l’étranger qui influe sur sa politique. Bien qu’il existe des minorités linguistiques et ethniques à l’intérieur du pays, notamment grecques et roms, l’Albanie est globalement

1) March, J.G. and J.P. Olsen, « The institutional dynamics of international political orders ». International Organization, 52 (4), 1998.

Dernière modification : 29 July 2010