Balkans,UN AVENIR EUROPÉEN BALKANS
UN AVENIR EUROPÉEN

DOSSIER
La question albanaise

Histoire | Aux origines du nationalisme

Entretien avec Nathalie Clayer
Centre national de la recherche scientifique

La construction du nationalisme albanais est principalement le fruit des grands bouleversements politiques et sociaux qui se sont produits au sein de l’Empire ottoman dans les années 1890. Encore faudrait-il mieux parler « d’albanisme » pour signifier que l’identité albanaise n’a pas coïncidé pendant longtemps avec un État-nation souverain. Raison pour laquelle le nationalisme albanais s’est diffusé lentement, contrairement aux autres nationalismes des Balkans. En Albanie, comme ailleurs, l’historiographie a tenté de bâtir des mythes fondateurs.

Courrier de la planète : Quelles sont les grandes étapes de construction de l’identité nationale albanaise ?

Nathalie Clayer : Le processus de construction du nationalisme albanais n’a rien de linéaire : les idées « albanistes » n’ont pas fait tâche d’huile à partir d’un groupe prédéfini de pionniers pour aboutir à une insurrection générale en 1911-1912 et à la reconnaissance d’une principauté albanaise par les grandes puissances en 1913. La diffusion de l’idée d’une nation albanaise résulte avant tout des transformations sociales, politiques et économiques qui se sont produites au sein de l’Empire ottoman.

Les premiers foyers du nationalisme albanais sont situés en Italie et en Grèce, au début du XIXe siècle, au sein des populations albanophones, dans un contexte plus général de développement des nationalismes en Europe. Dans l’Empire ottoman, c’est surtout dans le vilayet [province] de Ioannina, en Epire, une région montagneuse aujourd’hui partagée entre l’Albanie et la Grèce, que ces idées albanistes se sont développées, en lien étroit avec le développement de l’hellénisme.

Ensuite il y a eu la guerre de Crimée en 1856 et la crise d’Orient en 1878 qui ont bouleversé les équilibres dans les Balkans. Puis les années 1890 ont vu l’Empire ottoman vivre de grands bouleversements. Ces derniers, plus que la constitution de la Ligue de Prizren en 1878, généralement mise en valeur – pour ne pas dire mythifiée –, marquent le véritable tournant de l’albanisme, avec un essor significatif des publications en langue albanaise et différentes formes de mobilisation. Dans les années 1890, l’albanisme est donc marqué structurellement et idéologiquement par les mutations politiques et sociales de l’Empire ottoman : les menaces qui pèsent à nouveau sur son intégrité territoriale, l’intervention croissante des réseaux consulaires dans la société provinciale, le développement du mouvement jeune-turc, l’émergence d’une « classe moyenne » éduquée, etc. De même que les constructions de l’albanité varient selon que leurs auteurs sont musulmans, orthodoxes ou catholiques, elles prennent des inflexions différentes selon qu’elles sont élaborées « face aux Slaves » à Shkodër ou « face aux Grecs » à Ioannina et Bitola.

Entre 1903 et 1912, la Macédoine va devenir un des épicentres du mouvement albanais, mais aussi du mouvement jeune-turc. Tous ces mouvements idéologiques et identitaires se retrouvent, se nourrissent, parfois s’opposent.

Courrier de la planète : Qu’y a-t-il de particulier dans l’émergence du nationalisme albanais par rapport aux autres mouvements nationalistes dans les Balkans ?

N.C. : Je ne pense pas que le développement du nationalisme albanais soit si différent des autres trajectoires nationalistes dans la région. On retrouve à peu près la même chronologie pour ce qui est de l’apparition puis du développement de l’idée de la construction d’une nation albanaise. Cette idée suit à peu près le même cheminement intellectuel que les autres nationalismes, à partir de la fin du XVIIIe, début du XIXe siècle.

La chronologie est identique, mais pas l’intensité, qui est bien moindre. C’est la spécificité du nationalisme albanais : l’idée va infuser plus lentement au sein de la population car il n’existe pas d’État albanais constitué, capable de diffuser une propagande nationaliste, comme en Grèce et en Serbie à partir de 1830, puis en Bulgarie à partir de 1878.

En fait, ce sont l’Empire austro-hongrois et l’Italie qui ont fortement oeuvré pour forger une identité nationale albanaise à partir de 1896-1897. Ces deux pays se sont intéressés au sort des albanophones pour faire barrage aux Slaves et contrôler l’Adriatique, et donc avoir une emprise plus grande dans les Balkans.

Le nationalisme albanais s’est répandu plus tardivement du fait également que le développement économique dans les régions habitées par les Albanophones était moins important que dans d’autres régions des Balkans. En particulier, il n’existait pas de chemins de fer et donc pas de grandes villes, équivalentes par exemple à Salonique, qui s’est énormément développée dans la seconde moitié du XIXe siècle. Dans l’espace occidental des Balkans, qui était resté sous domination ottomane, les plus grandes villes étaient Bitola, qui se trouve aujourd’hui en Macédoine et ne comptait qu’environ 50 000 habitants, et Shkodër, actuellement en Albanie, qui comptait 35 000 habitants. Ces grandes places commerciales ont décliné dans la seconde moitié du XIXe siècle. C’est pourquoi le développement du nationalisme albanais s’est opéré essentiellement au sein des diasporas, soit dans l’Empire ottoman, par exemple à Istanbul (qui était alors la plus grande ville « albanaise »), ou en dehors, notamment en Bulgarie, en Grèce, en Roumanie, en Egypte ou encore aux États-Unis.

Cdp : Quel rôle exact a joué la Ligue de Prizren, ce groupe d’intellectuels qui s’est réuni en 1878 dans le but d’unir tous les territoires albanais en un État ?

N.C. : D’abord il ne s’agit pas d’un groupe d’intellectuels qui s’est réuni à Prizren, mais d’un groupe de notables. Contrairement à une idée largement répandue, je ne pense pas que ce qui s’est précisément passé à Prizren soit une véritable marque du développement du nationalisme albanais. En revanche, à cette époque-là, il existait des manifestations du nationalisme, mais qui n’étaient pas exprimées par les personnes qui se sont réunies à Prizren où elles ont signé un texte disant qu’elles continuaient de reconnaître l’autorité du Sultan et qu’elles étaient d’accord pour payer les taxes et défendre les frontières de l’Empire. Ces manifestations ont vu le jour à Ioannina, Shkodër ou à Istanbul. L’historiographie albanaise a construit un mythe autour de cette réunion. En réalité, les choses se sont déroulées de façon plus complexe.

À l’époque également, les autorités ottomanes instrumentalisaient ce type de réunions traditionnelles. Il faut bien garder à l’esprit que nous nous situons alors dans une période de crise où il s’agit de mobiliser les forces locales pour tenter d’éviter la disparition de l’Empire ottoman. Dans le Kosovo actuel, on a utilisé les réunions traditionnelles de chefs locaux, qui ne voulaient pas que l’Empire disparaisse, pour tenter de faire barrage aux prétentions russes, bulgares, serbes et autres dans la région.

Cdp : Comme vous l’avez indiqué, dans les régions voisines, la revendication nationaliste a conduit à la constitution d’États-nations…

N.C. : L’exemple albanais montre qu’il existe un certain nombre de cas de figure où l’expression d’une identité nationale n’est pas liée à une revendication de souveraineté pleine, c’est-àdire d’indépendance. Elle peut se traduire par une demande d’autonomie, une revendication sociale, économique ou autre.

Dans le cas albanais, pour des raisons géopolitiques, les intellectuels se sont dit qu’ils ne pourraient peut-être pas maintenir un État indépendant, donc le mieux était, pensaient-ils, de constituer un vilayet albanais eu sein de l’Empire ottoman. D’autres pensaient qu’il fallait avant tout éduquer la population et pour cela utiliser la langue maternelle dans les écoles primaires. D’autres encore souhaitaient un empire décentralisé, etc.

C’est pourquoi, plutôt que de « nationalisme albanais », je préfère parler « d’albanisme ». Ce concept a l’avantage de ne pas lier nécessairement l’unité nationale (ou la conscience de cette unité) à l’unité politique et à la revendication d’une souveraineté. Il permet d’étudier les processus par lesquels une identité albanaise se construit, en articulation avec des identités préexistantes : familiales, régionales, professionnelles ou encore confessionnelles.

Cdp : Justement, que se passe-t-il autour des identités religieuses dans la construction du nationalisme albanais ?

N.C. : L’idée la plus répandue est que les identités religieuses n’ont pas joué de rôle dans la construction du nationalisme albanais. Très tôt, il a été question de construire une nation multiconfessionnelle : l’idée d’une nation pour laquelle compterait la langue, l’histoire, mais pas la religion. Effectivement, certaines constructions de l’identité albanaise ne sont pas marquées par la religion. Mais quand il a fallu véritablement mobiliser des forces sur le terrain, la religion a pris une grande importance, le lien religieux étant un des liens sociaux les plus importants à cette époque. Par exemple, dans les régions où les Albanais étaient majoritairement musulmans, face à des Serbes, des Grecs ou des Macédoniens orthodoxes, l’albanité était synonyme d’islamité face à une grécité ou une slavité synonyme d’orthodoxie.

Cdp : Quel rôle particulier a joué l’islam albanais ?

N. C. : Généralement, lorsque cette question est posée, on pense au bektachisme, cet islam confrérique, hétérodoxe, que certains considèrent comme syncrétique, proche du christianisme. La confrérie des Bektachis a contribué à la diffusion d’imprimés en albanais, pris position en faveur de l’alphabet latin et introduit une dimension nationaliste dans sa doctrine.

Mais je ne pense pas que cela soit lié à la forme particulière de cet islam. Prenons par exemple les frères Frashëri. S’ils ont joué un rôle de tout premier plan dans le développement de l’albanisme, ce n’est pas parce qu’ils étaient bektachis, mais parce qu’ils avaient étudié dans un lycée grec à Ioannina et avaient donc ainsi été en contact avec le développement de l’hellénisme. Ensuite, ces gens-là ont utilisé cet islam « différent » pour légitimer la formation d’une nation majoritairement musulmane en Europe, en disant : « vous voyez, nous sommes peut-être musulmans, mais premièrement, en tant qu’Albanais, nous sommes les descendants des Pélasges (à cette époque on n’utilisait moins l’origine illyrienne), les Européens les plus anciens, et deuxièmement, notre islam est différent, ce n’est pas l’islam sunnite des Turcs et donc des Asiatiques ». Ils ont utilisé cette altérité entre Bektachis et Sunnites de façon à légitimer une nation albanaise.

Encore une fois, la montée de l’albanisme est liée à la question du maintien de l’Empire ottoman en Europe. Que fait-on si l’Empire vient à disparaître complètement ? Les régions albanophones vont-elles être intégrées aux pays qui viennent de se former comme la Grèce, la Serbie, la Bulgarie et le Monténégro, qui ont des visées territoriales ? Vont-elles être placées sous la domination de l’Italie ? L’Autriche-Hongrie ? Est-ce qu’on peut former un nouvel État ? Et une question nouvelle se pose : les Musulmans vontils pouvoir rester ? Car partout où des pays se sont créés dans les Balkans, au fur et à mesure du rétrécissement des possessions ottomanes, les populations musulmanes ont été massacrées ou ont dû fuir, avant de finalement pouvoir rester, à la faveur de traités internationaux, mais souvent dans de mauvaises conditions.

Cdp : Qu’en est-il aujourd’hui de l’idée de constituer une « Grande Albanie » ?

N.C. : Notons tout d’abord que les cultures politiques des populations albanophones réparties entre l’Albanie, le Monténégro, le Kosovo et la Macédoine sont assez divergentes : les horizons politiques des uns et des autres sont centrés sur leur propre État, avec un bémol pour le Kosovo et la Macédoine entre lesquels les frontières sont peut-être moins évidentes. Même pendant l’Empire ottoman, avant que les frontières de ces différents États n’existent, il s’agissait de régions, certes intégrées à l’Empire, mais qui n’avaient pas d’unité. L’horizon politique du vilayet du Kosovo était très différent de celui de Ioannina par exemple.

L’idée d’une « Grande Albanie » est surtout relayée par les médias, même s’il existe des domaines infra-politiques dans lesquels transparaît l’idée dune nation albanaise unique. Par exemple, en Albanie, les manuels scolaires ont changé : ils ne parlent plus de l’histoire de l’Albanie mais de l’histoire des Albanais, ce qui n’est pas exactement la même chose... Il existe également quelques groupuscules politiques qui défendent l’idée d’une « Albanie ethnique » ou d’une « l’Albanie naturelle ». Et les services de renseignement occidentaux suivent ça de très près. Mais il s’agit là d’un phénomène très marginal. Alors bien sûr, il pourrait devenir central si des politiques n’avaient plus que ce discours à vendre. Mais les conditions ne sont pas actuellement réunies.

Finalement, ce sont essentiellement des craintes formulées par ceux qui pourraient s’estimer victime du nationalisme albanais ; tout comme certains Albanais peuvent avoir tendance à présenter les Serbes comme des promoteurs de la « Grande Serbie »… Mais dans certains milieux, on estime que l’hypothèse d’une « Albanie ethnique » n’a plus à être évoquée puisque les pays de la région aspirent à l’intégration dans l’UE, et donc qu’à terme, dans cette Union, il n’y aura plus de frontières entre les Albanais…

Dernière modification : 20 June 2008