|
Biodiversité
La haute mer oubliée |
Francois Lerin, IAMM
Pourquoi un dossier « Albanie » dans ce numéro consacré à l’européanisation des Balkans occidentaux ? Il y a d’abord le fait que le Courrier de la planète, pour des raisons contingentes, a noué depuis longtemps des relations particulières avec ce pays et qu’un certain nombre de numéros de notre revue ont été traduits et diffusés sur place. Mais, si d’autres questions auraient également mérité un traitement particulier, voici quelques arguments pour justifier celle-ci.
L’Albanie pourrait être qualifiée de « périphérie extrême » en Europe, en dépit de sa situation géographique adriatique. Pays montagneux et difficile d’accès, il a été mis horsjeu pendant la révolution industrielle après une phase prospère de croissance aux XVIIe et XVIIIe siècles. Ce n’est qu’au début du XXe que commence sa « modernisation » européenne (infrastructures, services publics et industries), qui ne touchera de fait l’ensemble du territoire que pendant la période communiste (1945-1989) – dictature autarcique sui generis qui l’inscrit également à la périphérie du communisme.
«L’Albanie pourrait être qualifiée de « périphérie extrême » en Europe, en dépit de sa situation géographique.»
La montée en puissance de la question nationale n’est pas très différente de celle des autres pays de la région (Clayer). En revanche, les rivalités régionales (avec le mouvement national grec et les Slaves du Sud) et les circonstances diplomatiques de négociation de l’espace national ont plutôt joué en défaveur d’une population qui, tout en étant contigüe d’un point de vue spatial, s’est retrouvée séparée dans différents États nationaux (et, là encore, au Kosovo, en Macédoine et au Monténégro, dans les zones périphériques).
L’Albanie a une image détestable : migrants illégaux, « bandits des montagnes » et Kanun (simplifié au passage à la « prise de sang » popularisée par le roman Avril brisé d’Ismaël Kadaré), trafics et corruption, mafia et clientélisme, spectre de la « Grande Albanie », etc. Si bien qu’on en oublie les traits fondamentaux : modernité de la jeunesse, richesse environnementale et paysagère, croissance économique constante (Civici), identité européenne (Elbasani) et concorde religieuse entre musulmans, catholiques et orthodoxes.
Aucun autre pays européen n’a connu une mutation démographique de l’ampleur de celle que gère aujourd’hui, tant bien que mal, l’Albanie. Tirana était une petite capitale de 250 000 habitants au début des années 1990, elle en compte aujourd’hui sans doute plus de 800 000 ! La population, interdite de mouvement pendant toute la période communiste, a réalisé en quinze ans ce que les autres pays méditerranéens ont mis plusieurs décennies à faire. Aujourd’hui, les Albanais sont confrontés, avec de maigres moyens étant donné les coûts des infrastructures nécessaires, à la désertification humaine des zones rurales en même temps qu’à une littoralisation et une métropolisation massives.
Cette véritable « mutation » albanaise est probablement la plus importante et la plus spectaculaire qui ait été entreprise dans le postcommunisme européen. Elle est largement engagée, même si – le dossier ne le cache pas – le danger d’une adoption plus rhétorique que réelle des normes européennes doit être suivi de prêt (Loughlin & Bogdani) et si l’économie grise n’est pas encore éradiquée (Irrera). La curieuse occupation de l’espace public politique par une même génération de politiciens depuis la fin du communisme (là ou les autres pays en transition en ont connu au moins deux, voire trois ou quatre) n’est pas un signe positif, comme l’est également une sorte de surconsommation de thèmes politiques sans efficacité sur la gestion de la cité et des ressources. Mais la clarification du contexte et la perspective européenne de la région permettent d’envisager une accélération du changement et de l’européanisation de l’Albanie.


Dernière modification : 23 March 2009