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La haute mer oubliée

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AFRIQUE DU SUD| POLITIQUE DE LA PEUR

Michael Neocosmos
Directeur de recherche sur les Migrations et la globalisation, Monash University (Afrique du Sud)

L’es événements dont nous avons été témoins durant quelques semaines en mai 2008 portent un nom : le nettoyage ethnique, rendu fameux dans l’ex-Yougoslavie, puis au Rwanda et, plus récemment, au Kenya. La notion de « nettoyage » avec ses connotations déshumanisantes de saleté et de purification constitue le leitmotiv de toutes ces politiques irrespectueuses de l’histoire.

Il est clair que le nettoyage est synonyme d’une politique de la peur, de la violence et de la guerre envers ceux qui, pour une raison ou une autre, sont considérés comme différents. En Afrique du Sud, cette politique de la peur repose au moins sur trois piliers.

Discours public xénophobe.

Le gouvernement, les parlementaires, la police et la loi même ont tous appuyé sur le même message depuis les années 1990 : « nous sommes envahis par des vagues d’immigrants illégaux qui représentent une menace pour notre société ». Ce discours politique a été relayé par les rafles régulières de la police chez des personnes soupçonnées d’être des «illégaux» et qu’elle n’hésite pas à racketter. La législation n’a que très peu changé depuis la fin de l’apartheid et le principal axe consiste, comme l’a écrit un auteur, à défendre « la forteresse sud-africaine » contre «les hordes d’immigrés». Les médias ont également largement contribué à développer ce climat de peur des migrants. Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que le discours de peur et de xénophobie soit devenu dominant dans la sphère publique.

Michael Neocosmos a contribué au numéro 79 du Courrier de la planète Afrique (re)penser le politique
Texte extrait de “The Politics of Fear and the Fear of Politics: Thinking about Xenophobia in South Africa”, disponible dans sa version originale sur notre site Internet.(.pdf)

Discours sur l’exceptionnalisme.

Il existe un discours dominant dans la culture publique sud-africaine, entretenu par tous (et pas seulement les Blancs), qui consiste à dire que ce pays n’est pas vraiment africain et que son cadre de référence culturel et intellectuel se situe plutôt en Europe et aux États-Unis. Comme l’Afrique du Sud est un pays industrialisé et démocratique, mais aussi un modèle de réconciliation et de libéralisme politique, le continent africain est perçu comme lointain, comme le lieu de l’autre.

Politique indigéniste.

L’idée que les Sud-Africains ne sont pas véritablement des Africains se double du sentiment dominant que l’indigénité est le seul moyen d’obtenir un emploi par exemple, qui devrait être réservé aux nationaux. Cela ouvre évidemment le débat sur qui est plus indigène que les autres et donc sur le nativisme, cette idée qu’il existerait l’essence d’une sud-africanité chez des «indigènes», liant la naissance et le phénotype («race»). C’est extrêmement dangereux. Car en réalité, l’indigénité n’est jamais un fait historique ou biologique.

Elle est toujours définie par ceux qui détiennent le pouvoir. Le régime d’apartheid a fait beaucoup d’efforts pour tenter de prouver qu’il n’existait personne en Afrique du Sud avant l’arrivée des colons blancs, précisément pour définir leur propre indigénité et exclure les autres. L’État postapatheid a continué de classer les gens selon les mêmes critères que définis durant l’apartheid. Cela pose un problème fondamental puisque la politique reste déterminée à travers le prisme des stéréotypes raciaux.

Cette politique de la peur, qui trouve ses relais dans les appareils du pouvoir, s’est doublée, depuis les années 1990, d’une peur de la politique : l’impossibilité de voir se développer une société civile, à quelques exceptions près, qui se démarque de ce schéma. Un pouvoir politique indépendant de la subjectivité de l’État (partis, syndicats, etc.) doit se battre pour exister. Une citoyenneté passive vis-à-vis de l’État, la peur des critiques ou encore l’autocensure constituent autant d’entraves à la pensée politique. La mise à l’écart de toute pensée alternative, et donc de toute forme alternative de politique, sont devenus la pratique dominante. Le crédo néolibéral et sa violence sourde contre les pauvres et tous les exclus est devenu le consensus sur lequel se fonde l’action politique de l’État et de la «société civile».

C’est pourquoi il faut saluer l’engagement de ces Sud-Africains qui ont risqué leur vie pour venir en aide aux étrangers. Les manifestations de Johannesburg et ailleurs en faveur des immigrés en mai dernier ont constitué des débuts importants : le peuple sud-africain doit poursuivre sur cette lancée.

Dernière modification : 02 September 2010