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DOSSIER
La consommation engagée

Économie |
Consumérisme politique et démocratie libérale

Mads P. Sørensen, Esbjerg Hojskole

Le consumérisme politique, qui cherche à utiliser le marché comme une arène politique, est-il compatible avec la démocratie libérale ? Certes, si l’idée que des acteurs privés (les consommateurs) contraignent d’autres acteurs privés (les entreprises) sans validation ou délibération de la sphère publique est contraire au projet de démocratie libérale. Mais ce dernier ne peut pas entraver une des libertés individuelles fondamentales : le droit de chaque individu, dans les limites de la loi, de dépenser son argent comme bon lui semble.

Sans aller aussi loin que Francis Fukuyama (1989) en déclarant que l’avènement de la démocratie libérale constitue le but de l’histoire, il est un fait qu’aujourd’hui, ce modèle de société est largement prédominant dans le monde occidental et dans bien d’autres parties du globe. Dès lors, dans un tel contexte, comment peut-on considérer l’idée de consumérisme politique ?

LE MÉLANGE DÉLIBÉRÉ DES SPHÈRES

En démocratie libérale, la société est divisée en différentes sphères, clairement séparées. La principale distinction s’opère entre la sphère privée, qui concerne l’individu, et la sphère publique, qui concerne la communauté. Certes, les frontières ne sont pas établies de manière définitive et, si le contrat social de la démocratie libérale détermine qu’il doit exister une barrière entre les sphères publique et privée, rien n’indique où exactement cette barrière doit être placée. Conséquemment à cette distinction publicprivé, une frontière doit également être placée entre l’économie et la politique : l’économie est un sujet d’ordre privé, la politique d’ordre public.

«Si dans le contexte de la démocratie libérale, le concept de consumérisme politique ne soulève pas l’enthousiasme, il doit être accepté dans la mesure où il émane d’initiatives privées.»

S’il est donc important dans un modèle de démocratie libérale de séparer autant que possible les sphères publiques et privées, l’idée de consumérisme politique consiste, au contraire, à mélanger délibérément ces deux sphères : il s’agit de régler des problèmes politiques, publics donc, par l’acte de consommation, qui est un acte privé. En ce sens, le concept de consumérisme politique apparaît comme une critique radicale de la démocratie libérale. Ces consommateurs cherchent à politiser l’économie. Ils souhaitent par exemple forcer les entreprises à agir de manière responsable vis-à-vis de leurs salariés ou de l’environnement.

DE LA DÉMOCRATIE À LA PLOUTOCRATIE

Quel est en fait l’élément démocratique dans une démocratie libérale ? Plusieurs réponses peuvent être fournies, mais deux au moins dominent les débats. On peut penser la démocratie dans la grande tradition libérale de John Locke ou dans la tradition républicaine de Jean-Jacques Rousseau. Dans la première tradition, l’idée principale est celle de la liberté des individus dans la société, débarrassés de l’arbitraire public ou des interférences de la sphère privée. Dans la seconde, la démocratie doit défendre avant tout la liberté de participation. Pour Rousseau, la participation directe des citoyens est de toute première importance. À la lumière de cette pensée républicaine, le consumérisme politique est donc positif : il permet a priori d’étendre un peu plus la démocratie. Mais les démocraties sont également fondées sur le principe de « un homme, une voix ». Le consumérisme politique s’avère alors profondément anti-démocratique : sur le marché, où agit le consommateur politique, les droits de vote ne sont évidemment pas répartis de manière équitable. Au contraire, chaque personne a autant de droits de vote que ses économies le permettent. On passe donc d’un principe démocratique, « un homme une voix », à un principe ploutocratique suivant lequel l’influence de chaque citoyen est déterminée par la taille de son portefeuille.

RETOUR À L’ÉTAT DE NATURE

Dans son Traité du gouvernement civil (1690), Locke explique que l’état naturel de l’humanité est « un état de parfaite liberté », et que tout projet de société doit commencer par là. Mais cette liberté a toujours été menacée : l’état de nature n’est jamais loin de l’état de guerre car les relations entre individus n’avaient pas été régulées autrement que par l’interprétation que se faisait chacun de l’état de nature.

De sorte que pour Locke, à un certain point, il y a lieu de considérer que les droits individuels seront mieux garantis par la mise en oeuvre d’une législation, avec des sanctions à l’encontre de ceux qui ne respecteraient pas les règles de la société. Locke pensait qu’un régime juridique s’appliquant à tous les membres de la société, établi par un pouvoir législatif érigé au sein de cette même société, permettrait à l’homme de ne pas être soumis à l’arbitraire des autres, comme c’est le cas dans l’état de nature. C’est cet état qu’il s’agit de fuir en s’organisant en société. Evidemment, Locke n’avait pas le concept de consumérisme politique à l’esprit quand il pensait cela, mais on peut considérer que cette approche de la consommation est aussi une manière de surmonter l’arbitraire.

La stratégie sur laquelle se fonde le consumérisme politique consiste, rappelons-le, à résoudre des problèmes publics à travers la consommation privée. Mais les acteurs privés (les consommateurs) cherchent à résoudre ces problèmes en contraignant d’autres acteurs privés (les entreprises). Cela rappelle dangereusement l’état de nature et son manque de protection individuelle face à l’arbitraire auquel nous avons tenté d’échapper en créant la démocratie libérale

Dans le consumérisme politique, les standards collectifs, identiques pour tous, n’existent pas. Ce sont les consommateurs, individuels ou en groupe, qui décident ce qui doit s’appliquer, ou non. Ces règles sont introduites sans négociations préalables dans la sphère publique et ne sont pas légitimées a posteriori par cette même sphère. Pour les autres, en particulier pour les entreprises visées, l’action individuelle des consommateurs politiques peut sembler arbitraire. Par exemple, une entreprise est sanctionnée car elle a utilisé des enfants comme main-d’oeuvre, d’autres pas. Une entreprise est récompensée pour ses actions en faveur de l’environnement, d’autres pas. Une entreprise reste dans les limites de la loi et est sanctionnée, alors qu’une autre ne respecte pas la loi et est récompensée. En se plaçant dans une perspective démocratique libérale, il y a lieu au moins de discuter s’il est bien approprié que des individus régulent d’autres individus, comme c’est le cas avec le consumérisme politique.

LA MARCHANDISATION DU POLITIQUE

En dehors de ces arguments politico-philosophiques, il existe une raison plus économique pour expliquer les conflits qui existent entre le modèle de société libérale et le consumérisme politique. Il faut pour cela remonter à Adam Smith et son ouvrage Richesse des nations, publié en 1776. Ce travail constitue un long plaidoyer en faveur de la séparation des sphères politiques et économiques, séparation fondée sur un agenda moral et politique. Car selon lui, le bien-être ne peut être atteint que dans un modèle de société où l’économique et le politique sont séparés. D’un côté, les politiques doivent poursuivre l’objectif de créer les meilleures conditions possibles pour la sphère économique et, de l’autre, les consommateurs et les autres acteurs du marché doivent rester en dehors de toute considération politique.

La notion de consommateur développée par Smith est diamétralement opposée à la notion de consumérisme politique. Alors que le consommateur politique cherche à mener une action politique via le marché, Smith souhaite plutôt faire de la politique avec le marché. Quand nous agissons politiquement dans le marché, moins de biens sont produits. Cela signifie également que le développement global de la prospérité n’est pas aussi important qu’il aurait pu l’être.

CONSUMÉRISME POLITIQUE

Nous devons distinguer deux types de consumérisme politique. D’abord celui qui émerge du bas, où ce sont les consommateurs eux-mêmes qui cherchent à affirmer leurs opinions politiques à travers leur acte d’achat, ou des ONG qui encouragent ces actions. Ensuite, le consumérisme politique qui émane du haut : de l’État ou du système politique formel. Bien que le consumérisme politique initié d’en bas puisse avoir des externalités négatives, comme démontré, ce mode d’action est légitime au sein d’une société démocratique libérale, car l’un de ses aspects les plus fondamentaux est le droit de chaque individu (dans les limites de la loi) de dépenser son argent comme bon lui semble. En d’autres termes, empêcher le consumérisme politique signifierait une telle remise en cause des droits civiques de l’individu qu’il faudrait renoncer au modèle même de société démocratique libérale

Ainsi, même si dans le contexte de la démocratie libérale, le concept de consumérisme politique ne soulève pas l’enthousiasme, il doit être accepté dans la mesure où il émane d’initiatives privées. En revanche, la situation est toute autre dans le cas où c’est la sphère publique, l’État ou le système politique formel, qui sous-traite des décisions politiques au marché (décisions qu’il aurait pu prendre lui-même) ou bien quand le marché est utilisé comme un indicateur de l’état de l’opinion publique. Cette « marketingisation » du politique n’a rien à voir avec la démocratie participative.

Dernière modification : 03 September 2010