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Commerce équitable
La crise de croissance ? |
François Chartier, Campagne Océans, Greenpeace France
Le rapport des experts sur la gestion de la pêcherie du thon rouge de Méditerranée par la Commission internationale pour la conservation des thonidés de l’Atlantique (Iccat) publié en septembre 2008 était pourtant sans appel : il qualifie la gestion de la pêcherie du thon rouge de «parodie» et le fonctionnement de l’Iccat de «honte internationale». Après plusieurs années de mobilisation, les scientifiques dénonçant la surpêche et le risque d’effondrement du stock et les ONG comme Greenpeace appelant à la protection des zones de reproduction et à une fermeture immédiate de la pêcherie, la pression sur les acteurs de la filière et les autorités politiques était plus forte que jamais et des mesures radicales étaient attendues de la réunion annuelle de l’Iccat à Marrakech. En vain. Prenant la mesure de l’échec, Greenpeace déclarait, le 25 octobre 2008, «la partie est finie et l’Iccat a perdu toute crédibilité. L’Union européenne a coulé un accord sur le thon rouge», pour conclure sur cet objectif : «il est maintenant nécessaire de se tourner vers d’autres forums internationaux, comme la Cites et de réglementer le commerce international de cette ressource.» Pourquoi une telle stratégie ?
La Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore menacées d’extinction (Cites) est entrée en vigueur en 1975 et compte aujourd’hui 175 parties. Elle régule le commerce international des espèces inscrites selon trois niveaux de protection. L’annexe 1, réunissant les espèces en danger d’extinction, interdit tout commerce international. L’annexe 2 encadre strictement le commerce international des espèces pour éviter une exploitation incompatible avec la survie de la ressource. L’annexe 3 liste toutes les espèces protégées. Les soumissions d’espèces, proposées par les États sur la base de preuves scientifiques, sont examinées lors des conférence des parties (COP). Près d’une centaine d’espèces aquatiques commerciales sont ainsi déjà protégées, dont l’anguille, l’esturgeon, le requin baleine ou le concombre de mer. Mais le classement des espèces commerciales marines, en particulier les poissons, suscite l’opposition des pays pêcheurs et, de fait, aucune espèce pêchée en haute mer et de forte valeur commerciale n’est protégée par la Cites. La défense d’intérêts économiques et géopolitiques explique mieux ce résultat que la difficulté de définir d’un point de vue juridique la pêche et le commerce dans les eaux internationales, invoquée par les États, ou celle d’évaluer précisément les stocks de poissons, défendue par l’industrie.
Pourtant en 1992 déjà, la Suède a proposé le classement du thon rouge, en annexe 1 pour le stock ouest et annexe 2 pour le stock est, avec le soutien des ONG et des pêcheurs sportifs. Sous la pression du Japon, des États-Unis, du Canada et du Maroc, la proposition a été retirée avant la COP. À nouveau en 1994, une soumission a circulé, portée cette fois par le Kenya, avant d’être retirée toujours sous la pression du Japon. Quelles sont dès lors les chances de voir une soumission aboutir en 2010 lors de la COP prévue au Qatar ? Quel État pourrait se dresser en « champion » de la protection du thon ? Pour l’instant, seules des rumeurs circulent, en partie pour maintenir la pression sur la pêcherie.
Pour réussir, cet État doit avoir un intérêt dans la pêcherie ou le commerce du thon rouge et un certain poids. Les États-Unis seraient tout particulièrement désignés pour assumer ce rôle. Si l’Union européenne et ses États membres ne semblent pas très pressés de porter cette démarche, la critique croissante de l’Iccat a affaibli le camp opposé à tout prix au classement à la Cites. La grande inconnue reste la position du Japon qui s’est toujours systématiquement opposé au classement des espèces marines…
La soumission doit aussi être très solidement étayée du point de vue scientifique et juridique et doit très clairement démontrer le risque pesant sur l’espèce ou le stock ainsi que la responsabilité du commerce international. Dans le cas du thon, la littérature scientifique ne laisse aucun doute et les preuves de la responsabilité du commerce international ont été clairement établies, tout comme l’ampleur de la surpêche et de la pêche illégale.
La chance du thon rouge tient enfin au fait qu’il est devenu le symbole de la surpêche, incarnant les menaces qui pèsent sur la biodiversité marine et la faillite totale de la gestion actuelle de la pêche au niveau international. L’état du stock inquiète autant les écologistes que l’industrie. Il y a aujourd’hui une vraie pression, y compris de l’opinion publique pour sa protection. La situation a donc très clairement évolué depuis 1994, et il est réaliste d’imaginer que le thon rouge fasse l’objet d’une soumission et que son classement soit discuté lors de la prochaine COP. Comme les membres de la Cites ne sont pas liés à l’industrie comme ceux de l’Iccat, en tout cas pas tous…, le contexte est donc peut-être favorable à une décision courageuse. Si les ONG et la société civile parviennent à rallier d’ici l’année prochaine suffisamment de soutiens politiques de la part des États membres de la Cites, tout est possible !

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Dernière modification : 02 September 2010