Forêts: à la croisée
des usages Forêts
À la croisée des usages

Indonésie|
Comment monnayer sa forêt ?

Romain Pirard, Iddri

En près d’un siècle, la surface de la forêt indonésienne a quasiment été divisée par deux. En cause notamment, une succession de politiques forestières dont les effets ont été désastreux : destruction des écosystèmes et génération de rentes économiques au profit des élites politiques. Depuis, le pays envoie des signaux contradictoires : s’il a accueilli à Bali la 13e Conférence des parties à la Convention climat fin 2007, se posant ainsi en fer de lance de la lutte contre la déforestation, il a dans le même temps reconduit l’autorisation de convertir les forêts naturelles pour approvisionner les usines à papier et développer des cultures de palmier à huile.

Le mécanisme de financement REDD (réduction des émissions liées à la déforestation et à la dégradation des forêts) est devenu le serpent de mer de toute discussion sur l’avenir des forêts tropicales. Bien qu’on en soit encore au stade de la négociation – nul ne sait aujourd’hui quelles seront la forme et les modalités du mécanisme, à supposer qu’il voie le jour – les acteurs concernés par la gestion et l’avenir des forêts tropicales se positionnent et utilisent cette dynamique pour développer des projets de conservation, engager des investissements spéculatifs sur les marchés liés au carbone, voire modifier leurs législations nationales afin d’optimiser les bénéfices attendus.

Un développement aux effets destructeurs

Les forêts indonésiennes constituent un enjeu de premier plan, ne serait-ce que pour leurs réserves en biodiversité et en carbone. À ce titre, elles sont dans la même catégorie que les forêts du bassin amazonien et du bassin du Congo, du fait de l’abondance des espèces végétales et animales endémiques qu’elles abritent et de leur superficie : évaluée à 170 millions d’hectares il y a un siècle, elle se situe aujourd’hui entre 80 et 90 millions d’hectares. Cette disparition rapide de l’écosystème forestier, au rythme d’environ 2 millions d’hectares par an actuellement, est la conséquence logique de la succession des politiques forestières et agricoles depuis l’arrivée au pouvoir du général Suharto en 1965.

Il y a eu en effet plusieurs phases depuis cette date :

  1. une allocation de dizaines de millions d’hectares de concessions pour l’exploitation forestière industrielle ;
  2. un développement volontariste des capacités de transformation domestique, en particulier de l’industrie du contreplaqué dans les années 1970, dont le pays est aujourd’hui le premier exportateur mondial (et de loin) ;
  3. le soutien à un développement fulgurant de l’industrie papetière dans les années 1990, dont l’approvisionnement fut quasi exclusivement fondé sur la conversion des forêts naturelles dites « improductives » du fait de leur surexploitation passée ;
  4. le développement des plantations, pour produire du bois de pâte (eucalyptus et acacia), du caoutchouc (hévéa) ou encore des huiles pour l’alimentation ou pour l’énergie (palmier à huile).

Ces phases successives ont eu pour dénominateur commun d’être destructives de l’écosystème forestier et de conduire à la génération de rentes captées par les élites politiques et économiques. La stratégie poursuivie ne répond donc pas aux critères de durabilité, puisque les dégradations environnementales sont substantielles et les impacts sociaux délétères, dans un contexte où l’absence de reconnaissance des droits de propriété conduit trop souvent à une prise en compte insuffisante des intérêts des populations présentes sur les lieux de l’expansion industrielle. Les groupes conduisant ces opérations sont généralement intégrés dans des conglomérats relativement peu nombreux à l’échelle d’un pays de plus de 200 millions d’habitants, bien connectés aux élites politiques et actifs dans de nombreux secteurs. Il est par exemple avéré que certains conglomérats ont été présents au cours des différentes phases décrites plus haut, avec des usines de contreplaqué, des plantations de bois de pâte, des usines de pâte à papier et des plantations de palmier à huile.

Nul aujourd’hui ne peut affirmer que les revenus tirés de la vente de crédits carbone sont en mesure de rivaliser avec les profits générés par ces plantations.

Des impacts difficiles à mesurer

Tel qu’il est discuté aujourd’hui, le mécanisme REDD n’est rien d’autre qu’un moyen d’organiser le transfert de ressources financières des pays industrialisés vers le monde en développement afin d’inciter à réduire les émissions de gaz à effet de serre liées à la déforestation/dégradation. La manière de poser la question de son impact est généralement de comparer, d’une part, les bénéfices générés par les activités conduisant à la déforestation et, d’autre part, les revenus correspondant à la vente de crédits carbone d’après les stocks présents dans l’écosystème. Ce type de calcul est cependant très aléatoire en Indonésie. Prenons deux exemples. Tout d’abord celui de la conversion des forêts naturelles pour établir des plantations à croissance rapide pour alimenter les usines de pâte à papier. Outre l’opacité extrême qui caractérise ce secteur (par exemple le groupe Asia Pulp & Paper a été mis en cessation de paiement en 2001 avec 13 milliards de dettes libellées en dollar, bien que de nombreux analystes aient affirmé que le groupe continuait à faire des profits substantiels), les coûts d’opportunité des plantations peuvent être appréhendés de diverses manières : plantation déplacée dans des zones dégradées à coût minimal, plantation substituée par des importations ou l’utilisation d’autres plantations domestiques à des coûts supérieurs, restructuration du secteur ou encore sous-utilisation des capacités de transformation existantes avec des coûts considérables.

Un autre exemple intéressant est celui des plantations de palmier à huile. Elles occupent de grandes superficies, généralement au détriment des forêts naturelles, et sont amenées à croître dans le cadre du programme Bio Fuel New Deal, selon lequel les superficies pourraient passer de 5,6 millions d’hectares en 2005 à 13,7 millions en 2020. Elles ont été l’objet de calculs économiques qui donnent des résultats différents, entre autre selon les méthodes utilisées et les hypothèses sur le prix des crédits carbone. Globalement, nul aujourd’hui ne peut affirmer que les revenus tirés de la vente de crédits carbone sont en mesure de rivaliser avec les profits à l’hectare générés par ces plantations. Une récente étude sur le sujet donnait par exemple une fourchette allant du simple au triple pour les revenus des plantations et de un à dix pour les revenus issus du carbone. Ce qui n’est pas étonnant car les stocks de carbone, la productivité des sols, le prix international de l’huile et le prix des divers types de crédits carbone sont susceptibles de pousser dans un sens ou dans l’autre.

Par ailleurs, quelle que soit la base de ces calculs, il est important de relativiser leur utilité pour au moins trois raisons. Premièrement, leur utilisation dans les processus de décision menant à l’allocation des terres et des licences d’exploitation reste à démontrer puisque les profits des palmiers à huile sont d’ordre privé pour les industriels alors que les versements financiers liés à REDD ont de grandes chances d’être orientés vers l’État. Deuxièmement, la question n’est pas tant celle de l’équivalence des revenus pris dans leur intégralité, mais plutôt celle de leur répartition entre différents acteurs. En l’occurrence, tant la production d’huile de palme que l’utilisation des revenus liés à la réduction des émissions de CO2 peuvent conduire à financer le développement ou à enrichir des personnes bien connectées dans des proportions largement mystérieuses. Troisièmement, la distribution de ces revenus est contrastée dans le temps et relève d’une incertitude (rappelons que REDD n’existe pas encore).

Des signaux contradictoires

L’Indonésie, qui a accueilli la 13e Conférence des parties à la Convention climat à Bali fin 2007, s’est positionnée comme un acteur important du REDD. De nombreuses études avaient d’ailleurs été réalisées pour la circonstance, afin de lancer des activités et s’engager dans la voie du REDD. Pourtant, le pays envoie des signaux contradictoires puisque le gouvernement a dans le même temps reconduit l’autorisation de convertir les forêts naturelles pour approvisionner les usines papetières jusqu’en 2014 (préalablement jusqu’en 2009) et autorisé le développement des cultures de palmier à huile sur des forêts dans les tourbières. Par ailleurs, alors que les projets labellisés REDD émergent en grand nombre sous la pression d’investisseurs attirés par des perspectives de profits, le gouvernement indonésien a innové en rédigeant des textes de loi visant à encadrer toutes ces initiatives. L’objectif semble être de ne pas perdre la main sur ce business florissant et de se donner les moyens d’en capter une partie des bénéfices, tout en contrôlant légitimement la nature des activités mises en oeuvre.

Ainsi, cette analyse nous incite à conclure prudemment sur la capacité d’un mécanisme REDD pour inverser une tendance forte de déforestation/ dégradation dans un pays comme l’Indonésie. Outre les aspects financiers du problème, le fait est que les politiques affectant les forêts sont ancrées dans des pratiques anciennes correspondant à un mode de gouvernance et des relations public-privé bien particuliers. Le passage à un mode de développement fondé sur une utilisation limitée des ressources forestières/foncières et une redistribution alternative de la rente – ce passage traduisant l’application effective de REDD en Indonésie – ne pourra certainement pas intervenir à court terme et ne dépendra pas exclusivement des possibles transferts financiers via le mécanisme.

Dernière modification : 23 July 2009